La Beauté dans la diversité — Handifashion

La Mode n'existe qu'à travers le discours que nous tenons sur la mode et l'intérêt que nous voulons bien lui donner, lui accorder. Dans ce système cohabitent des univers en strates comme la mode définie par ses techniques de fabrications des vêtements, la mode mise en image qui développe un autre langage propre par la photographie et la vidéo, la mode mise en mots dans des articles de la presse, la mode connectée mise en réseaux par le prisme d'internet qui transforme alors un peu plus une mode qui n'existe qu'à travers la manière dont elle est consommée, digérée, avalée, dégustée, vue, regardée, comprise, détestée, adorée. HandiFashion questionne une autre dimension de la mode.

Une question d'intérêt

Si il y a mode, il y a des corps qui habitent des vêtements, des créateurs qui la pensent, des labels qui la façonnent et d'autres intervenants qui la copient. L'imitation est un modèle qui permet d'adhérer à une tribu, un style et un groupe avec l'envie profonde de vouloir toujours être unique et différent.

Handifashion défilé
Crédit photo : Aymeric Le Breton — albphoto.fr

Dans ce système par le renouvellement des collections à chaque saison respectant un calendrier officiel, la mode présente toujours le nouveau. Pour cela, elle est considérée comme une éternelle adolescente qui refuse le vieillissement. Dans cette grande messe collective de la célébration de l'éternelle jeunesse, le défilé de mode comme comédie du spectacle est un médium central. 

Le beau est fait d'un élément éternel, invariable, dont la quantité est excessivement difficile à déterminer, et d'un élément relatif, circonstanciel, qui sera, si l'on veut, tour à tour ou tout ensemble, l'époque, la mode, la morale, la passion. Sans ce second élément, qui est comme l'enveloppe amusante, titillante, apéritive, du divin gâteau, le premier serait indigestible, inappréciable, non adapté et non approprié à la nature humaine. Je défie qu'on découvre un échantillon quelconque de beauté qui ne contienne pas ces deux éléments.

Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques, l'art romantique et autres œuvres critiques.

Le miroir

Les corps mis en scène sur les podiums des défilés ne sont que des images. Des corps réels mais qui en réalité renvoient à des corps virtuels, façonnés par les fantasmes des créateurs, extension de croquis et de silhouettes stylisées, représentations d'un désir intime. La manière de défiler toujours dans cette course pour aller de l'avant, dans une époque où nous n'avons plus le temps de capter une émotion, une attitude, une expression a fait s'effacer tout doucement les différences et l'envie de faire sa comédie.

Handifashion défilé
Crédit photo : Aymeric Le Breton — albphoto.fr

Il ne faut pas jeter la pierre à la globalisation du processus de fabrication de la mode, ni à la disruption du temps dûe à la diffusion de l'image de mode. Le défilé de mode a toujours été le miroir de nos sociétés, un objet à double tranchant. Côté pile, Il est diffusé au tout début du cinéma muet et l'on demande alors à des actrices de surjouer leurs sentiments. L'ancêtre du défilé est le concours de beauté et tout autre rallye où des belles étaient accessoirisées de chiens, de chapeaux et de carrosseries.

Numérologie

Soyez belle et taisez-vous. À la fin de la guerre, une première d'atelier comme un maîtresse d'école récite sans musique les silhouettes numérotées et en fait une description médicale, scientifique. Dans les années cinquante, le modèle américain par le biais de résidu du plan Marshall nous impose sa musicalité et son rythme. Soixante neuf, année étotique, années soixante dix, les femmes rêvent de la lune et le défilé est pop coloré avec des mannequins blacks qui surgissent comme des amazones. Dans les années 80, les créateurs apparaissent et transforment les mannequins en muse qui avancent et se retournent, viennent et repartent, font tomber une veste et prennent des pauses et des pauses et encore des pauses à la Violetta Sanchez. La mode s'amuse et les temps changent et tout doucement mais sûrement, les corps sont diaphanes. Il est alors question d'éliminer toute lourdeur pour mettre le vêtement en apesanteur. Le corps perd sa corporéité pour atteindre une perfection. La forme lutte avec la ligne qui doit se faire oublier comme un signe de pureté, de négation et d'oubli de soi.  Aujourd'hui c'est fast and furious, les filles uniformisées telles des sylphides créatures albatoriennes marchent et partent en filant. Nous n'avons plus le temps. Plus le temps de rater la saison, plus le temps d'être différent. Pour provoquer une sensation, le corps qui défile est comme un funambule sur un fil qui alors connaît un déséquilibre, un danger. 

Handifashion
Crédit photo : Aymeric Le Breton — albphoto.fr

Fabrique de fantasmes

Le défilé de mode, côté face, vu comme un art du spectacle est un miroir sans teint. La disposition avec d'un coté, des rangs de chaises et de l'autre, d'autres rangs de chaises, une disposition symétrique, invitent ceux et celles qui participent à cette messe sacrée, à célébrer une image du corps iconographique, canonisé, esthétisé, à la beauté pourtant déséquilibrée. Au milieu de ces deux zones, le catwalk est un écran idéalisé où vont évoluer les modèles du moment qui avec une démarche chevaline ou altière vont jouer le jeu du pas de chat. En superposant les deux surfaces des miroirs comme les calques d'un logiciel Photoshop, une grammaire imaginaire se met insidieusement en place. Nous ne voulons pas voir le réel mais cherchons cette anesthésie visuelle de la représentation des corps qui nous rassure. Le corps porteur d'un handicap est un corps encore plus inaccessible que la représentation des corps fabriqués par l'image des modes.

Handifashion défilé
Crédit photo : Aymeric Le Breton — albphoto.fr

Casser les codes

En 1998, Alexander Mc Queen décide de casser ses codes et fait appel au mannequin Aimée Mullins. Rien n'est annoncé. Aimée se retrouve avec un corser de fer et des jambes de bois sculptées. Alexander Mc Queen investit le champ de la différence et de la défaillance du corps pour offrir une nouvelle réflexion sur la beauté, le trouble et le charme. Les vêtements d'Aimée Mullins, mannequin sans jambes, ne sont plus portés mais font partis de son corps. Le public ne peut y croire sauf quand il sait. La manifestation de son handicap devient alors la signature sublime de son identité. Sans rentrer en résistance, d'autres créateurs de mode ont utilisé le défilé de mode  comme un média pour réfléchir sur notre société.  Le monde est fait de différences, nous sommes tous différents. Cette diversité est une richesse.  John Galliano pour Dior présente une collection printemps-été 2006 à travers ce concept. Aucun mannequin n'est identique. La collection est portée lors du défilé par des personnes de petites tailles et des géants qui paraissent encore plus grands, des gros et des minces, des jeunes et des vieux, des beaux et des laids qui au final sont encore plus charmants que des personnes à la plastique dite parfaite. Jean Paul Gaultier connecté à ses époques le fera bien avant tout le monde.

Handifashion
Crédit photo : Aymeric Le Breton — albphoto.fr

Show must go on

Le 12 juin dernier dans les salons de l'Hotel de Ville du IVeme arrondissement de Paris, Handifashion a fait son show pour célébrer la beauté dans la diversité. En backstage, le trac d'affronter un public est palpable. En ligne les modèles réalisent que dans moins de deux minutes le show must go on ! Les coiffeurs ont encore les sèches cheveux en main pour dompter une mèche rebelle. La bombe de laque dans la poche arrière, ils appliquent les derniers coups de peigne. Les habilleuses aux regards aiguisés mettent en place un col et vérifient les passages, affinent le plissé d'une robe. Dans ce casting, Michaël Jérémiasz prendra la pause dans les salons de l’Hôtel de Ville. Il garde son sourire et oublie le temps de l'évènement le terrain de tennis, pour se retrouver sur le podium mais en version mode, cette fois-ci. Les designers Thomas Derien, Kpargaï, Majesté Couture, Anna Ruohonen et Rainbow People ont débarqué avec des housses et des portants pour métamorphoser les lieux en une ruche effervescente. Le show est lancé et c'est parti. Entendre les applaudissements de plus en plus forts à chaque passage est une belle surprise. À l'aller et au retour, chaque look est encouragé et vivement apprécié. Niveau création, nous retiendrons le style racé de Thomas Derien, la nonchalance sophistiquée de Majesté Couture, le sens des volumes de Anna Ruohonen, la ligne aristocratique et orientaliste de Kpargaï et le panache de Rainbow People. Si les créateurs présentent des looks aux univers tranchés, les mannequins défilent et font grandir la confiance et l'estime de soi. Des personnes handicapées défilent avec des valides, et vice versa. Le podium devient alors cette ligne qui dessine un ensemble, une unité et fédère par la passion de la mode toutes les différences. Charly Valenza, président de l'association « Choisir sa vie » est le détonateur de l’événement. Il a la pêche. Corine Tonarelli en a initié le concept en 2012. Elle est heureuse de cette réussite. Quand à l'école Mod'Spé, elle accompagne et célèbre cette idée, cette envie de mode qui donne sa place à chacun.

À suivre