Dans la Maison Close de Franck Sorbier

Au défilé de Franck Sorbier, pour cette collection Haute Couture Automne/Hiver 2014-2015, Emilie Simon, de sa voix cristalline joue sa mélodie au piano en nous fredonnant « Paris, j’ai pris perpète » issu de son nouvel album Mue. Les lustres bas, les tapis rouge grenat et les lumignons qui scintillent dans une salle Wagram scénographiée au carré donne le ton. La coupe au carré ou les cheveux noués, les filles de Monsieur Sorbier nous plongent dans son casino infernal. Le casino en italien, c'est le bordel, la maison-close avec un parfum bohème. Les belles audacieuses et fières toisent les gens assis d'un regard qui en dit long… Elles ont toutes pris perpète les petites femmes de Paname. Quand à Emilie, elle disparaît à la tombée des lumières et puis réapparaît comme un fantasme, portant une robe corsetée en bandes de mousseline de soie nude, effilochée main et drapée aux petits points boule. Guirlande de fleurs en tissu dans les cheveux, Declercq Passementiers. C'est déjà la promesse d'une belle poésie.

Fermez les yeux et ouvrez-les à nouveau. La collection de Franck Sorbier est un recueil de poèmes. Cette saison a un gout d’absinthe et de tentations. Les filles passent et se prélassent. Elles pavanent, les coquines. Des mots à l’étoffe, des verbes à la ligne, chaque création est une poésie. Nous avons donc décidé de vous faire la lecture pour vous enivrer et faire tournoyer vos esprits. C’est parti, messieurs et mesdames. 

Franck Sorbier

Bohème d’Arthur Rimbaud est une cape en filet de coton noir à col bouillonné sur robe en assemblage de galons brodés, soulignés de rubans plissés, compressés prune, orange brûlée et rouge, ourlet plissé. Croquis parisien de Paul Verlaine est un bustier en dentelle rebrodée de raphia sur-teinte à poncho incrusté en tulle à mouches bourgogne, violet, orange et beige sur jupe en dentelle noire rebrodée raphia et piquée de mouches coordonnées. Cœur en bouche de Robert Desnos dessine Robe en organza royal de soie teint à la main, buste compressé de guipures et manches en tulle brodé, jupe à retroussis et ourlet asymétrique.

Les premières places ne sont pas intéressantes, celles qui m’intéressent, ce sont les places à part. 

Jean Cocteau

Poème flou de Francis Carco s’illustre par une ro be bustier drapée en matelassé léger framboise et feuillets filochés main en organza rouge changeant. Même féérie de Paul Valery est un petit tablier en dentelles de Lyon teintes à la main sur jupe en crêpe de soie aubergine.

Cette saison, cela fera 15 ans que la petite Maison Sorbier est entrée en Haute Couture, je devrais dire en religion. Je crois dur comme fer que l’on ne devient pas couturier, on l’est dans l’âme, c’est viscéral, indéfinissable. Cette collection aurait pu s’intituler Beautés Divines, Patchworld, le Retour des Anges ou bien Liberté, parce que j’ai l’âme vagabonde. J’aime, par-dessus tout, les mots autant que la musique.

Franck Sorbier

La Grande Ivresse de Paul Fort se métamorphose en longue robe en crazy patch de tissus d’archive cloisonnés de galons, franges, guipures et rubans divers noirs. L’Offrande à la Nature d’Anna de Noailles est une robe en crêpe drap de soie noir, droit fil sans pince, décolleté en V, manches gaine sur blouse en organza satin de soie blanc, col et poignets feuillage.

Frank Sorbier

Vers écrits sur un souvenir de François-René de Chateaubriand se posent sur une redingote en damas de soie noir, alternance de plaques compressées, de plis piqués aux petits points « boule » et de volants, grand col cranté, manches gaine à poignets ondulés sur pantalon trompette coordonné. La Tzigane de Guillaume Apollinaire est une longue robe en rubans tissés, compressés, buste menu à décolleté corbeille, manchons pétales et jupe asymétrique à traîne. Ballades à la Lune d’Alfred de Musset sont des panneaux de velours noir à blasons en soie viscose, doublés de mousseline ombrée dans les rouge violet fushia rebrodés de jais et de pompons frangés sur pantalon cigarette en mosaïque de dentelles incrustées entièrement à la main.

Avec Émilie Simon je suis gâté, son dernier album Mue et son premier titre Paris, j’ai pris perpète, ont éclairé ma lanterne, j’ai donc baptisé la collection Poèmes. Chaque robe est , peu importe l’époque, un poème est éternel lorsqu’il est sincère. Comme toujours, différents éléments se télescopent mais ne font qu’un. Paris, la ville lumière, s’est nourrie des couleurs du monde, elle a rallié les courants artistiques les plus fondamentaux, créé les plus grandes vocations, traverse des époques glorieuses. Cette ville mythique a accueilli l’une des plus marquantes expositions universelles, celle de 1889 et nous a laissé un des plus grands symboles de Paris, la Tour Eiffel.

Franck Sorbier

Prophétie de Jules Supervielle s’enveloppe dans un peignoir en rayures panne de velours et organza en soie viscose teints dans des camaïeux de bleus, col charpey, plis piqués de petits points « boule », dos libre drapé bénitiers et manches poncho. Poèmes Barbares de Leconte de Lisle se fixent sur une veste courte en languettes de cuir noir et or à motif reptile et laçage armure sur longue robe chemisier à col lavallière en organza de soie teint kaki et noir. Amour, divin rôdeur de Marceline Desbordes Valmore est la promesse d’un grand châle à dessin palmettes surteint et rebrodé de passementeries Declercq Passementiers sur blouse et corset en mosaïque de dentelles ocres et or entièrement incrustées à la main.

Franck Sorbier

Et apparaît un Songe de Sully Prudhomme à travers une longue robe en mosaïque de dentelles noires, prune, violettes, brunes, entièrement incrustées à la main. Col montant et manches lys. L’Harmonie du Soir de Charles Baudelaire enchante une longue robe en jacquard taffetas-satin, buste en plaques compressées, effilochées et jupe en jeu de nids d’abeille géants effilochés. Le Manteau Impérial de Victor Hugo reste  très court en jacquard surteint fils découpés à la main sur chemiser à col et poignets pivoine en organza bourgogne et longue robe tablier et crêpe de soie pourpre.Le Temple d’Alphonse de Lamartine sonne la robe bustier en organza bordeaux, bleu et beige doré, bouillonnée et piquée de petits points « boule », rebrodée de fleurs or vintage offertes par Monsieur François Lesage.

À Saint-Jean-Pied-de-Port, une petite fille rêve de partir sur la route avec les romanichels, c’est ma mère. L’automne, c’est l’arrière saison, l’été indien, cela fait bien longtemps qu’il n’y a plus de bigarreaux à Itxassou. À Espellette, les piments sèchent sur les frontons des maisons. Les ocres, les roux, les mordorés, les aubergines, les grenats, les prunes, les violets du monde végétal sont de véritables tableaux vivants. À Biarritz, autour de la Villa Eugénie, le parfum de impératrice et de ses dames de compagnie flotte encore dans l’air. Non loin, l’aristocratie de Saint-Pétersbourg consacre l’église russe orthodoxe en 1892. Enfin, face à la Villa Belza, le bleu violacé de l’océan, lors des marées d’équinoxe, est majestueusement impétueux. Au cimetière d’Arcangues, derrière l’église à balcons, on vient avec des fleurs en pèlerinage pour honorer le souvenir de Luis Mariano. À Saint-Jean-de-Luz, Place Louis XIV, à côté du port de pêche et de la Maison de l’Infante, la grand Histoire côtoie le quotidien. À Bayonne, au bord de la Nive, on croise, parfois, des dames en noir comme des ombres chinoises projetées sur les maisons hautes à colombages rouges sur façades blanches. Rue Maubec, à Saint Esprit, c’est au Chat qui fume que se retrouvent les oiseaux de nuit, amateurs d’absinthe. Les Jardins d’Arnaga, à Cambo-les-bains, ne cessent de charmer un fantôme, c’est mon père. En faisant le tour du pays, des bords de mer jusqu’aux Pyrénées et bien au-delà de l’autre côté, tout est en demi teinte. Tout un poème. Je suis arrivé du Pays à la gare d’Austerlitz avec mes valises et ma machine à coudre et je savais, qu’un jour, toutes ces images heureuses trouveraient leur place. Une collection se doit d’avoir un sens, une robe, une âme et je pèse mes mots.

Franck Sorbier 

Mais les Chants d’aurore d’Hélène Vacaresco, au loin, poussent une robe bustier à plaques plissées et jupe drapée en taffetas et organza brodés repeints à la main, à se révéler à travers Sainte de Stéphane Mallarmé. Un habit de cérémonie symboliste en jacquard fil coupé nude irisé et organza de soie blanc, clôture dans un émerveillement total ce bouquet final.