La silhouette Ralph&Russo est un cadavre exquis

À chaque saison, Ralph&Russo présentent et proposent une couture soignée, léchée et haute. Comme deux bons élèves, ils rendent une belle copie sans faute ni rature et encore moins sans gribouillage. C’est joli. Dans leur univers, il n’y a pas de place à la demi-mesure mais une volonté de faire partie du sérail de la Mode. Mais dans ce panache virevoltant de bouillonné, de tulles de plus de six mètres de long et de taffetas qui se froissent, chaque silhouette est un cadavre-exquis, un collage en référence, une paper-doll étirée dans tous les sens. Cette saison, l’assemblage stylistique trouvera encore son écho sur le tapis rouge pour habiller des actrices et starlettes. C’est un habit parfait pour être visible et capter l’intérêt, et surtout montrer que vous excitez votre public.

Copie ou inspiration questionne la création

Saisissez au vol la ligne élaborée par la costumière hollywoodienne Edith Head, rajoutez-y une ligne sirène à la Jean Paul Gaultier puis mixez le tout avec une teinte de Giorgio Armani Privé  et vous obtiendrez le point de départ du plan de collection de Ralph&Russo. Un peu de Loris Azzaro, une goutte de Gian Franco Ferré quand il dessinait chez Christian Dior et hop le tour est joué.

Ne plus passer les portes

Il ne faudrait pas oublier les volumes exagérés d’une robe à la Wateau qui a fait naître l’expression Madame, vous ne passez plus les portes. D’un coup de crayon de René Gruau qui dessine une silhouette pour twister un plissé de soie sur organza, notre esprit vagabonde pendant le défilé, baigné par cette lumière bleue et ce sol en miroir noir qui joue à pile ou face avec nos convictions. Le bleu est la couleur de l’espoir.

Ralph and Russo

À quelques places de nous, une journaliste asiatique, comme à la messe, se lève et se rassoit pour se relever et se rasseoir à chaque passage en criant It’s beautiful, that’s beautiful, it’s so beautiful alors que sa compatriote blogueuse russe chapeautée d’une coquille d’œuf Caliméro reste stoïque. No expression darling, il ne faudrait pas laisser transparaître une émotion positive ou négative. Cela pourrait être un signe de faiblesse. Avant le défilé, la femme à la tête d’œuf a confié son appareil-photo à un anonyme pour immortaliser l’instant et renvoyer à la sphère internet mondiale un message qui clame haut et fort « j’y étais moi ». Ah, Paris reste cette carte postale rayonnante de la Mode.

Une Grenouille vit un Boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s’étend, et s’enfle, et se travaille,
Pour égaler l’animal en grosseur,
Disant : "Regardez bien, ma soeur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n’y suis-je point encore ?
- Nenni. - M’y voici donc ? - Point du tout. - M’y voilà ?
- Vous n’en approchez point. "La chétive pécore
S’enfla si bien qu’elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.

La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf — Jean de La Fontaine

Théâtralisme de la dramaturgie

Et le défilé commence avec une bande son drama-éléctro-filmique-wave. Et les filles entrent en scène en marchant lentement, en suivant une ligne imaginaire, en continuant à avancer lentement, doucement. Un petit pas pour l’élégance et un grand pas pour intégrer l’univers de la Haute Couture.

Ralph and Russo
Photographie par Aymeric le Breton — albphoto.fr

So Fame ! Concentration sur l’essentiel, nous ne perdons pas de capter l’essence du show. Une taille marquée puis gonflée façon Westwood, un peu cocotte. Ok… Une robe Nouveau New Look en hommage à Monsieur Dior. Une autre cinquante que Dalida aurait aimé. OK… et soudain un flash, un nom surgit dans notre cerveau : Charles James ! Eurêka, nous avons trouvé les codes de la formule magique de Ralph&Russo. La source, c’est Charles James.

La mode est un éternel recommencement

Charles James est le maestro des coutures latérales et des plis horizontaux. Sa nouvelle façon d’envisager les tissus sur les corps des femmes est novatrice. Son sens de la coupe donne à la mode une approche technique, architecturée où cet art du vêtir reste portable. Sa vision idiosyncrasique se transpose dans ses croquis pour trois dimensions sur les vêtements cousus, drapés-plissés et bouillonnés.

Ralph Russo
À gauche une création de Ralph&Russo photographiée par Aymeric le Breton à droite les créations de Charles James photograhiées par Cecil Beaton

La base de son travail est de dématérialiser les techniques de la lingerie et de la  chapellerie rigide pour les transposer à la silhouette à travers des lignes fluides et douces. Charles James projette une femme cinématographique et divine vers ses formes idéales. Les lignes de ses robes imitent l’Art Moderne de Georgia O’Keeffe. Les mécanismes de ses robes révèlent un sens de la coupe inouï et des padings placés. Les études rendent des constructions architecturées, principalement faites de simples morceaux de tissus qui sont à la fois complexes et incroyablement simples.

La technique

Tamara Ralph et Michael Russo perpétuent donc un savoir-faire et une vision de la couture très très haute. Extravagance des volumes fusionnent avec des mannequins à l’expression austère et fière pour créer cette distance avec le public et éveiller le désir de posséder un bout du rêve par les tenues élaborées. L’univers du photographe Massimo Listri a été l’input créatif et le « point-concept-départ-prétexte » de cette collection… Une histoire d’ombres et de lumières, et des couleurs qui se révèlent par des bains argentiques.

Ralph and Russo
Photographie par Aymeric le Breton — albphoto.fr

Une belle palette qui se fige sur un satin duchesse, de la soie, du gazar, des mousselines fluides, du crêpe de soie. Des fourreaux, des vagues dans les jupons, des corolles à en perdre la tête font monter la pression. Dans un final total et ultime, comme dans un film en cinémascope,  le point culminant du défilé restera la robe de mariée en satin duchesse et dentelle à la traîne infinie qui nécessite cinq body-guard en cravate rouge pour aider le mannequin à faire son créneau. Prends la pause, retourne toi, mets les mains sur la taille et foudroie du regard tous les photographes, you will be perfect sweety…

Photographie par Aymeric le Breton — albphoto.fr