Radioscopie de la Haute Couture

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par William Arlotti

La Haute Couture est le miroir d’une maison mais aussi d’une économie. Le reflet renvoie aux autres et aux divers publics des notions de Prestige et de Distinction. Dame Haute Couture se distingue alors du commun des mortels. La divine propose son sur-mesure et n’a rien à voir avec son voisin  le ready-to-wear et pourtant les deux ne peuvent cohabiter sans l’autre. Dans la machinerie à fabriquer du rêve et à insuffler, via ce laboratoire de savoir-faire, l’air du temps, zoomons sur les tendances de demain.

Quand la couture est haute, la distinction s’exprime

La qualité des silhouettes, la quantité chiffrée des métrages, des heures passées sur une pièce totalisées, les nouvelles formes copiées collées au passé, les couleurs qui figent les humeurs de l’époque et l’ornementation tant dans les habits et que dans les décors participent à maintenir un clivage dans les pyramides sociales, et aussi à imposer Paris comme la vitrine étincelante de la mode à travers le monde. Cette volonté d’exprimer par l’habit sa force remonte  au règne de Louis XIV. Un Roi-Soleil qui veut étaler et appuyer sa suprématie en Europe. La couture est son arme. La paraître est son atout. Les meilleurs tailleurs s’installent à Paris. Les silhouettes nouvelles partent alors en tournée mise en miniature sur des poupées, pour être copiées tout en diffusant la dernière mode de chez nous. Rose Bertin annonce la notion de tendances, de mode et de changements en créant les toilettes de la reine Marie-Antoinette. En faisant un saut dans la frise chronologique, 106 maisons de haute-couture avaient pignon sur rue, au lendemain de la guerre à Paris. En 1990,  une vingtaine tenaient la route. Nous n’en comptions plus que 10 en 2005. Aujourd’hui, le calendrier invite des maisons.

Fotor0814193619 La tendance cyclique est un retour au passé avec Ulyana Sergeenko tout comme Ralph & Russo. Ils ont puisé les sources dans les archives de Charles James et Edith Head pour faire revivre une ligne 50 d’une mode comme elle était imaginée mais avant.

Spirale infinie à la croisée des chemins

La haute couture est une spirale infinie qui se régénère par son histoire et par son évolution stylistique. Dans cet inconscient collectif, elle se redéfinit et redessine à chaque saison. Dans ce tout possible, des axes clefs donnent la direction à suivre ou à ne plus suivre. Comme un chien fou qui voudrait attraper sa queue, parfois, le système tourne un peu en rond. Parfois une maison X copie les codes d’une maison Y ne cherchant pas à rendre une copie originale mais à offrir à la demande sa belle copie. Les engrenages bloquent alors car le public n’est pas dupe. Une couleur captée au vol se retrouvera dans une ligne de prêt-à-porter, une courbe d’épaule sera reprise par une petite marque de bridge market tout comme une nouvelle proportion dans le volume d’un manteau se retrouvera chez la concurrence.

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Cinq imprimés qui seront repris par les marques de mass et bridge market

La Haute Couture insuffle les désirs stratifiés par le mimétisme, l’envie de suivre une mode et de coller aux tendances, de répondre au  narcissisme, à la différenciation tout en accédant à un groupe. Les vêtements, nos habits et nos looks sont des médiums pour affirmer ce que nous sommes, ce que nous voudrions être, ce que nous pouvons devenir et ce que nous ne serons jamais. Dans cette parade sociale, dans cette comédie du spectacle et des us-et-coutumes, la Haute Couture fait toujours autant rêver. Le rêve s’est déplacé vers une nostalgie, celle d’une période où les maisons employaient 4000 employés, où une premier d’atelier énonçait, un à un, dans un silence de plomb, les looks des modèles qui se pavanaient devant les clientes.  Les tendances du moment sont donc devenues un phénomène de mode comme un Dj qui fait un sample d’un titre classique, disco, musette et hip-hop.

Dans l’air du temps d’une saison future

Le patchwork des inspirations fait se rencontrer une multitude d’univers transversaux et de timeline en disrupting. Giambastita Vali est tout en rayures dans un esprit boubou-couture alors que Chanel rend hommage au Corbusier dans un esprit look 1960 très graphique. Comme un barman qui use de la mixologie, Alexandre Vauthier suit la philosophie  du glamour à mort pour une femme sexy. Elle se joue de motif paper cut et se couvre de poils de poney découpés au laser pour imiter la dentelle. C’est couture punky no future avec des pantalons sous des touches cristal-cloutées. La matière ?  Le cuir pour une seconde peau. Une mini-robe moulante est recouverte de rubans en python cousue sur une base de tulle. Zuhair questionne la sexulisensualité en version robe disco open legs tout en dentelle et strass no stress.

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Vionnet par Hussein Chalayan

Chez Vionnet, Hussein Chalayan en demi-couture nous la joue starlette avec des robes qui basculent entre l’immobilité et le mouvement. Les robes avec une colonne vertébrale en trois dimensions courbent vers le bas de la jambe pour remonter vers l’épaule. Elie Saab a proposé, une fois de plus, des jolies robes pour le red carpet alors que Viktor & Rolf sont partis sur Tapis Rouge comme une page blanche pour proposer des robes faites de la moquette. C’est Arty. Alexis Mabille a puisé dans  la garde-robe d’un homme pour penser chacune de ses tenues. Juste l’idée du jeu de masculin-féminin commun à Jean Paul Gautlier qui cette saison s’inspirait, lui, des vampires. Eymeric François a capté le mythe de la créature aux dents aiguisées et Fred Sathal est revenue comme une apparition divine après quelques années d’absence. Versace s’est inspiré des années 50 et a aussi rendu un hommage Hermèsien à Jean Paul avec des demi-vestes, des demi-buste mais toujours avec la ligne si chère à Donatella. Ulyana Sergeenko tout comme Ralph & Russo ont puisé les sources dans les archives de Charles James et Edith Head pour faire revivre une ligne 50 d’une mode comme elle était imaginée mais avant. Des bustiers moulés en satin sous des mousselines et des soies coupées en biais. Des broderies naturalistes, nationalistes comme des gerbes de blé et des choses et d’autres pour évoquer la Sainte Mère Russie. La décennie est traitée de manière cinématographique chez Armani Privé. Et puis, des auto-hommages et sur-exagérations des codes identitaires apparaissent.

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Deux visions du Surréalisme chez Elsa Schiaparelli et Martin Margiela

Schiapparelli présente la collection la plus surréaliste de ces 7 jours. Cela reste une invitation à un voyage imaginaire et fantastique, une épopée comme chez Valentino qui nous propulse sur la trajectoire d’Ulysse mais sur son 31. Cette envie d’élégance se traduit vraiment différemment chez Christian Dior. Raf Simons puise dans les cycles et les tendances de la maison de couture pour définir sa collection en huit thématiques déconstruites. Légitime alors les silhouettes Watteau à la Marie-Antoinette aux combinaisons futuristes, jusqu’aux vestes brodées qui montrent que la modernité puise dans l’historicisme. Dans ce grand mix, le jacquard de soie côtoie un voile en toile de parachute. Des perles lourdes animent des franges de résine. La Maison Martin Margiela propose une collection surréaliste par le jeu des cadavres exquis, processus par lequel chaque contributeur rajoute un élément à une image pour en faire un look. Pliez, découpez et donnez la suite à quelqu’un d’autre. De cette non logique naît alors un sens qui résume bien toute la saison présentée lors de cette semaine haute couture parisienne.

La tendancification en marche

Notez qu’aujourd’hui, les mannequins marchent moins vite que dans le prêt-à-porter mais plus rapidement que les modèles qui ont connu la période charnière de l’avènement du ready-to-wear. Tout n’est qu’une question d’attitude, d’allure et de lois de l’économie mondialisée, globalisée, explosée. Dans cette volonté de se démarquer avec un souci de distinction, la haute couture distinguée est individuelle et le prêt-à-porter se la joue collectif.

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Le rouge invite au Red Carpet,  en imprimé fleurs, en version Rothko et chez Armani Privé, ou détournement d’une couette de lit cinquante chez Alexis Mabille

Encore que de nos jours, par le jeu du marketing et de la désacralisation du luxe pour l’offrir et le faire vendre à la masse, les choses s’inversent et les entités s’estompent. Le vêtement ne veut plus rien dire du tout. En surfant sur le nuage fantasmé d’époques passées et révolues, la Haute Couture perpétue un savoir-faire mais coule vers la tendancification des collections. Pourtant ne parlez jamais à un créateur de mode de la nouvelle tendance qu’il propose, il vous répondrait que l’on ne mélange pas création et marketing. La réalité est différente car du créateur brut et innocent sortant de l’académie et autres écoles, qui veut faire une mode experte à celui aspiré par un grand groupe, il y a un cap et un gap, et des convictions à ranger dans son carnet de croquis.

Mutation sémantique

L’économie, le langage, la presse mode classique, fast and fashion, papier, numérique, les consommateurs, la nouvelle distribution des cartes et le rachat des maisons de luxe par d’autres groupes étrangers ont fait glisser le terme Mode à celui de Tendance. Année 80, le passage de l’univers des stylistes vers celui du Créateur divin fait basculer celui qui pense le vêtement dans l’industrie du prêt-à-porter. Le processus est amorcé dès les années cinquante avec l’avènement du ready to wear américains. Les années 90 feront muter les créateurs en spécialistes du marketing. Tom Ford et son « porno-chic » avec une stratégie sexualisée n’est plus dans l’air du temps de nos jours. Cette métamorphose mutante s’enclenche en continu avec la réduction de la durée de vie des produits. L’innovation pour créer des nouveaux besoins suivra donc les tendances.

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Demi-veste et bustier chez Atelier Versace

La proposition en brèves à capter plus vite qu’un courant d’air devra alors stimuler l’appétit de ceux et celles qui fantasment la mode, consomment la mode, l’aiment, la détestent, l’adorent et la dénigrent.  Cette mode tout le monde la porte et sa démocratisation entraîne une baisse des coûts. La Haute Couture reste un dernier rempart de résistance contre la dissolution des valeurs acquises, contre un temps élastique que nous subissons sans en avoir vraiment. L"accélération nous donne la sensation d’avoir le souffle coupé.

La Haute Couture préserve alors ce vacillement émotionnel, cette part de magie qui laisse parler l’invisible et la magie de la création juste pour le plaisir, pour le goût de bien faire les belles choses, encore et toujours.

À suivre