Jour 3 - Fashion Week SS15 - Gosia Baczynska

Gosia Baczynska est une femme libre et comme le dit si bien la chanson  « Elle a un sacré tempérament cette fille-là ». Voilà sans doute le moteur obsessionnel de sa créativité de plus en en plus affinée. Gosia est la créatrice, elle est une artiste intellectuelle qui pense une mode avec du sens. Pour sa collection Printemps/Été 2015, Henry Miller, la force de ses mots et le pouvoir du verbe sont les trames qui tissent un plan de collection bien pensé. Une fois de plus, nous tournons les pages et effeuillons au fil des looks, une philosophie de mode.

Ne travaille qu’un projet à la fois, jusqu’à ce que celui-ci soit terminé.

L’avantage d’emmener le public vers la pensée d’Henry Miller est que la lecture d’une collection ne se fait pas comme nous nous plongeons dans un livre. Les lettres qui forment des mots, et les mots qui nous poussent à penser projettent un ailleurs vers le vêtement.

Ne commence aucun nouveau livre, n’ajoute rien à un Printemps noir.

La chose la plus importante à retenir est la liberté, le sens, la couleur, la joie et le non-sens. Dans toute part de création, il y a cette partie d’invisible et d’inexplicable qui fait que nous sommes alors tout simplement touchés. Chez Gosia Baczynska, chaque passage est une citation d’Henry Miller, cousue, plissée, superposée, typographiée ou pas, qui s’amuse d’une ​​guipure retravaillée par le sens de la coupe sur des imprimés comme des slogans, parfois artys, un peu abstraits et au final dadaïstes.

Gosia Baczynska

Patrick Tomas : La femme de Gosia Baczynska est libre, colorée, un peu provocante et poétique, où puises-tu, Gosia ton inspiration ?

Gosia Baczynska : Ces lettres visibles sur les vêtements, cette inspiration vient de la littérature, de l’écrivain américain, scandaleux, Henry Miller qui en 1932, a établi 11 commandements à suivre pour qu’un artiste puisse travailler librement sans la moindre contrainte afin d’augmenter ses capacités créatives et ces commandements m’ont inspiré pour créer cette collection, raison pour laquelle on retrouve des fragments de ces commandements, des lettres imprimées sur les vêtements créés. On retrouve ainsi des phrases, des traces de l’œuvre de Henry Miller sur les robes, sur les manches et même sur les bras et les jambes des modèles sous forme de tatouages. A travers cette collection, je souhaite rejoindre le message artistique d’Henry Miller en nous incitant à travailler pour créer avec plaisir, avec cœur sans privilégier le travail acharné pour l’épuisement physique. Je veux me concentrer sur la collection, sur le processus de création et ne pas perdre mon temps à penser sur la collection que j’aurai pu et dû créer. L’instant T, l’instant présent est la priorité quand on est dans l’action, nous ne sommes plus dans le rêve, mais dans l’instinct ! Et puis vous savez, J’ai également été fort touchée par ses histoires d’amour, notamment celle qu’il avait nouée avec une autre auteure littéraire française à scandales, elle-même, mariée. On y retrouve à la fois de la poésie, de la provocation, de l’érotisme. Cette liberté m’a inspirée dans l’élaboration de ma collection.

Ne sois pas nerveux. Travaille calmement, joyeusement, imprudemment à ce que tu as commencé.

À la place de découper les lettres des pages d’un magazine, Gosia Baczynska n’envoie pas une lettre anonyme à ses clientes mais signe une fois de plus une collection engagée. Dada, la jeune femme originaire de Pologne débarque avec sa bande de filles pour réveiller un mouvement intellectuel, littéraire et artistique. Une manière élégante de remettre en cause  toutes les conventions et contraintes idéologiques, esthétiques et politiques qui ont fait la mode et dire avec élégance, que la mode se fait et se pense aussi à l’Est. 

Travaille selon le Programme et non selon ton humeur. Arrête-toi à l’heure prévue ! Si tu ne peux créer, tu peux travailler.

Slave et romantique, la mutine créatrice se joue des convenances, des clichés  et des conventions, et veut faire rayonner son pays dans une mouvance avant-garde et moderne. Avec cette raison et dans la logique, l’extravagance est subtile avec une touche lyrique qui se fige sur une dentelle hétéroclite. Le néoprène marque toute la différence.

Patrick Tomas : Vous qui vous inspirez d’un auteur à scandales pour créer vos vêtements, vous venez d’un pays dépeint par les médias occidentaux comme une nation plutôt conservatrice, qu’en pensez-vous ?

Gosia Baczynska : Oooh… Cette image est caricaturale, quelques illuminés(es) très minoritaires donnent peut-être une image conservatrice de la Pologne mais elle est très loin de la réalité. La Pologne est dans son ensemble novatrice, innovatrice et surtout moderne. Oui, mon pays est avant-gardiste, avant tout ! Et la femme Polonaise est très libre, elle ne se laisse pas faire, ni marcher sur les pieds aussi facilement.

Patrick Tomas : Exactement Gosia, tu es certainement une des ambassadrices de cette Pologne moderne que nous apprécions observer et approcher. Merci Gosia pour cet échange et encore bravo pour cette collection !

Gosia Baczynska : Merci à vous  !
Gosia Baczynska

Reste un être humain ! Vois des gens, va faire un tour, bois un coup si tu en as envie. Ne deviens pas un gratte-papier ! Travaille uniquement avec plaisir.

Après des saisons où l’évanescence des silhouettes nous emmenait à décrocher la lune, les matières blanches, craquelées, crispys, mat et shiny laissent place à des looks avec les pieds sur terre. Henry Miller et "les commandements." écrits entre 1932 et 1933 ont pris forme, volume et vie sur des jupons plissés, calligraphiés, rédigés, imprimés, griffonnées sur la toile textile mais aussi sur des bracelets de plastique.

Consolide un peu plus chaque jour, plutôt que d’ajouter sans cesse du terreau. Chamboule le Programme quand tu en as besoin, mais rattrape-le le jour suivant. Concentre-toi. Applique-toi. Affine le tout.

Un peu comme une Tamara Lempicka au volant de sa décapotable, elle trace sa route droit devant elle. Libre, nous vous l’avions déjà dit.  Alors dans une décadence réinventée des Années Folles et déconstruite, les robes ne sont plus faites pour danser un charleston mais pour évoluer sur de l’électro-house. Les plis soyeux sont soignés et comme dans une autre peinture, cette fois, de Paul Klee, des cercles ou d’autres signes sont des codes à décoder.

Oublie les livres que tu veux écrire. Pense uniquement au livre que tu es en train d’écrire. Écris en priorité et sans cesse. La peinture, la musique, les amis, le cinéma, tout ça passe après.

Que voulez-vous ? Nous entrons dans des nouveaux temps modernes et la machine avec ses engrenages est en marche. La dentelle se décore et se dessine dans un rythme graphique alors que les robes en jersey de soie s’habillent comme des tatouages de peau, inscrits dans le textile à défaut d’être immortalisés sur la peau.

Photographie Aymeric Le Breton — albphoto.fr

À suivre

http://www.gosiabaczynska.com/
Les titres de l'article sont les commandements d'Henry Miller
Merci à Patrick Tomas pour l'interview de Gosia Baczynska en polonais et retranscrit, traduit en français.