Le Manifesto Anti-Fashion de Lidewij Edelkoort ?

Anti Fashion est un thème intéressant pour démarrer ces premiers jours de semaine de la Mode Parisienne pour les Collections Automne/Hiver 2015 Femme. Ce n’est pas une révélation, ni un scoop. Aujourd’hui la Mode est devenue à la Mode et les gens qui aiment cette mode là, clameront haut et fort qu’ils et qu’elles aiment une mode à la mode qui se consomme aussi vite qu’un courant d’air… Anti-Fashion n’est pas une provoc. Li Edelkoort, nommée en 2008, par le Time Magazine comme l’une des 25 personnes les plus influentes du monde de la mode, n’a rien à prouver. Elle nous accorde une anti-interview histoire de rester dans la vibes de ces revues View on Colour et Bloom.

Comme une poupée russe, les choses s’emboîtent et en surface rien ne bouge pas. Avec son Manifesto Anti-Fashion, Lidewij Edelkoort fait un polaroid de l’avenir du processus des modes et des systèmes de mode. Cette Anti-Fashion proposée n’a rien à voir à vrai dire avec l’Anti-Fashion des années 90. Le contexte n’est plus le même.

Manifesto Anti-Fashion, Lidewij Edelkoort Manifesto Anti-Fashion, Lidewij Edelkoort

Le mur de Berlin est tombé et les deux tours jumelles du World Trade Center se sont effondrées. De la guerre froide nous sommes passé(e)s à un climat plus vicieux ou le fanatisme ne se cache plus.

Wake-Up

L’Anti-Fashion Nineteen ex-décennie était plus introspective, mise en miroir et subtilité par Yohji Yamamoto et Comme des garçons avec Rei Kawakubo. Ce processus questionnait un corps mutant effacé qui pouvait se jouer d’extension à exister par son absence.

Manifesto Anti-Fashion, Lidewij Edelkoort

Dans ce paradoxe où les visages étaient masqués pour sublimer un artisanat fait de bric et de broques, nos voisins belges comme Ann Demeulester, Martin Margiela, Raf Simons, allaient proposer une rupture et mettre une claque à ceux et celles bien installé(e)s dans un petit train train du quotidien. Les tops models qui incarnaient le over-glamour des eighties allaient retourner au vestiaire. Ce n’était pas du normcore mais l’envie de se sentir en harmonie avec soi-même.

La mode, une âme

Le style des mannequins livides, blêmes allait être récupéré par les maisons de luxe bien installées. Elles sentent le vent tourner. La première présentation de Martin Margiela, avant qu’il ne devienne un label sans prénom, La Maison Margiela, en intégrant le groupe Only the Brave, était sincère. Un designer fantôme, une maison qui pourra vivre par l’expertise de son atelier, le fantasme du mystère masqué… A ce moment charnière, à force de manger son pain noir dans son atelier, le créateur de mode à l’humeur Baudelairienne voudra remplir son estomac et découvrir le goût des mises en bouche financières.

Trend Book Manifesto Anti-Fashion, Lidewij Edelkoort Trend Book Manifesto Anti-Fashion, Lidewij Edelkoort

Petit bout par petit bout, le dilemme grignotera les convictions et valeurs des débuts: je reste indépendant ou je m’associe à un grand groupe… De la récupération textile mais aussi des concepts, les vêtements sont chinés, et les emballages plastiques murmurent que la chrysalide allait tôt ou tard devenir un papillon. Les gobelets en plastique et les cubi de rouge La Villageoise changeaient des coupes de champagnes servies en after show au Carousel du Louvre. Dans les années 90, la mode défilait au Louvre, Cour Carrée… Adieu, Violetta Sanchez, marchant sur une musique Muglèrienne. Elle se  tournait avec un déhanché fatal pour marquer la pause dans un aller-retour où sa veste virevoltait telle une traîne pour couper le souffle à un public en transe.

J’aime la mode et pourtant, je ne pouvais pas ne pas écrire ce texte intitulé Anti-Fashion.  C’est un manifeste professionnel, la constatation qu’un changement radical s’opère dans la mode qui rend le fashion system actuel complètement obsolète.

Li Edelkoort

Ça mute

L’Anti-Fashion vue par Lidewij Edelkoort ne peut donc être le même que la précédente. Karl Lagerfeld, Victor & Rolf, Stella Mc Cartney ont tous et toutes faits et faites leur collection chez H&M. Jean Paul Gaultier a proposé sa capsule chez Primark. Le vêtement s’est désacralisé et du prêt-à-porter nous allons de plus en plus vers un prêt à jeter… Dans cette mode devenue à la mode, les écoles de mode, certaines, enfin la plupart sont devenues des machines à fric. Vous payez et c’est un peu comme chez Flunch… Les légumes sont à volonté, mais les jeunes qui y entrent, bercé(e)s par la télé-réalité s’imaginent qu’ils et qu’elles savent déjà toutes les choses à savoir. Pour la petite histoire, Ils et elles ne prennent pas de notes et se dégonflent en soupirant comme des pneus Goodwear quand un professeur expérimenté offre son savoir.

Manifesto Anti-Fashion, Lidewij Edelkoort Manifesto Anti-Fashion, Lidewij Edelkoort

Déprimant dirait Zorro, mais qui est à sauver ? Qui est à éduquer ? Les directeurs et directrices, dinosaures-préhistoriques-ex-star des années 80/90 ont tous et toutes été viré(e)s des anciens groupes rachetés par des lessiviers. L’essentiel est de faire rêver. Dans le protocole et la charte, votre hiérarchie vous demandera de ne pas briser les rêves de ceux et celles qui font partie de l’histoire en marche. Pour les notes mauvaises, il y aura toujours un rattrapage à donner aux élèves. Les vedettes des années 80 restent bien en place sur leur siège en balançant aux élèves des "ah mais vous savez lorsque je travaillais pour Pierre, Paul ou Jacques"…

Manifesto Anti-Fashion, Lidewij Edelkoort

Et bla bla bla tralala… Pour la première fois dans son histoire, la mode n’est plus dans l’avant-garde. Le vêtement est devenu un produit banalisé parmi tant d’autres choses éphémères. Les ateliers, la transmission d’un savoir-faire par la parole ont été sacrifiés sur le modèle de la mondialisation. Les couturiers d’antant sont devenus des labels intégrés à des grands groupes. La marque s’amuse alors de cross over et collab pour exister encore et encore…

Les écoles et les académies de mode continuent d’enseigner aux jeunes étudiants à devenir des designers de podium, des divas. On continue à leur faire croire que la mission qui les attend est de devenir une personnalité hors normes, que personne ne pourra jamais égaler. En d’autres termes, les écoles continuent d’enseigner le principe de l’individualité farouche à des jeunes dont l’environnement, à l’heure des réseaux sociaux, est désormais basé sur le partage, sur la création en commun. De facto, l’enseignement de la mode est donc démodé

Li Edelkoort

Like !

La mode, dans notre époque schizophrénique, se consomme avec des like, des #lookoftheday, des followers souvent achetés par le biais de programme robot. Certains blogueurs et d’autres blogueuses auront l’audace de se définir comme consultant mode alors qu’ils et qu’elles n’y connaissent rien, vraiment rien. Le défilé, pour eux, sera joli. L’étoffe tissée sera confondue avec un imprimé et puis franchement entre nous, qu’est ce qu’on s’en branle de connaître la différence entre un milano, une soie, un brocard, un damassé, un crêpe georgette…. Ils et elles sont justes né(e)s avec une tablette numérique près du berceau.

Nous avons vu, par exemple, dans des magazines très importants comme Vogue ou Marie-Claire, des annonces triomphales se réjouissant du retour des imprimés. Faites vos devoirs, mesdames les rédactrices, et ne parlez plus d’imprimés quand en fait, il s’agit de jacquard.

Li Edelkoort

Une plume, une culture

Mais attention, ne mettons pas cette catégorie dans le même sac ! Parfois, ces jeunes gens modernes ont plus de connaissances en textile, histoire du vêtement, processus de fabrication, sémiologie, anthropologie du vêtement que la rédactrice de mode qui s’accroche depuis des années à son support papier et qui fait du Pomme C Pomme V de dossier de presse.

Manifesto Anti-Fashion, Lidewij Edelkoort Manifesto Anti-Fashion, Lidewij Edelkoort

La presse mode dans sa globalité y connaît de moins en moins rien au sujet, et n’est pas, en toute confidence Anna Piagi qui le voudra..  Même si vous prenez une Fashion Shower, en mangeant une tropézienne, le résultat tombe comme un soufflet.  Dans les écoles de mode, la formation laisse croire aux élèves qu’ils et qu’elles seront les créateurs stars de demain, et que les podiums orchestreront un sacre…

Illusion au vol

Lidewij Edelkoort avait ouvert de manière pudique mais tranché son opus par un « J’aime la mode. Passionnément… Mais…» C’est sans doute parce qu’elle l’a toujours appréhendé comme un objet vivant et qu’elle s’est rapproché d’un Roland Barthes pour en décortiquer ses systèmes. Chez Li, il y a de la sémiologie, de l’anthropologie pour comprendre si nous sommes toujours habités par nos vêtements. Plus vraiment… Dans cette recherche comme un détective qui mène une enquête sur les sociostyles, elle met en lumière le point essentiel que notre fashion system est complètement obsolète. Des offres de vêtements de moins en moins chers reprennent les codes du luxe. Les pièces sont alors fabriquées dans des pays où la jeune main d’œuvre est exploitée. Le tout marketing est une religion étrange sans valeurs à part celle de nous faire consommer, consommer, consommer.

Partager

L’avenir est dans le partage, le sharing, pas celui expliqué en prétexte à Maison & Objet pour vous vendre de la décoration connectée. Ici, il est question de vrai partage avec du sens. Le retour aux ateliers, à la main qui façonne, aux métiers qui tissent sont des signes. Dans les régions, des designers pensent production locale pour briller à l’internationale. C’est déjà le cas des Maisons de Mode de Roubaix. Le concept du uniquement pour soi sera révolu. La gentillesse est un nouveau luxe. L’écoute des autres et le fait de se rendre accessible est un axe essentiel.

Manifesto Anti-Fashion, Lidewij Edelkoort

L’exemple le plus mignon est l’histoire de ces deux japonaises qui voulaient s’acheter un chapeau chez Didier Ludot. Le prix annoncé dans la boutique La Petite Robe Noire était trop élevé alors elles ont décidé de couper la poire en deux et de se partager le temps d’utilisation pour le porter. Comme quoi tout n’est pas encore perdu… Pensez donc Anti-Fashion ! Et réveillez vous !


L'évènement Manifesto photographié par ALB Photo