Hubert de Givenchy, l'Inséparable Élégance

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par William Arlotti

Hubert James Taffin de Givenchy a vu le jour un 20 février 1927 à Beauvais. Si sa noblesse paternelle le connecte au Nord de la France, ses liens maternels le rattachent à un clan d'artistes. Son grand-père Jules Badin, peintre de genre, d'histoire et portraitiste français, est l'administrateur de la Manufacture de Beauvais. La vocation d'Hubert James Taffin de Givenchy pour la couture lui est apparue, à l'âge de dix ans, lors d'une visite du Pavillon Français de l'Élégance à l'Exposition Internationale en 1937. Hubert de Givenchy, c'est une empreinte qui se dessine au fil du temps. L’aristocrate s'amusera du dépareillé, d'une extrême élégance. Son raffinement sera une esquisse à la précision d'une horloge suisse. Ses effets dosés seront toujours nets et précis. Givenchy, ce sera aussi un style incarné par sa muse-amie Audrey Hepburn... Une ligne, une allure, un look ni trop, ni trop peu. Givenchy,  le sage équilibre. Décryptage...

La Couture est une vocation

Quelle drôle d'idée pour la famille Taffin de Givenchy que le petit devienne un jour Couturier ! Il faudra le détourner de cette vocation par tous les moyens. Mais pourtant, quand la voie est tracée, il est difficile de changer la trajectoire d'une étoile qui brillera au firmament...Hubert débute sa carrière en 1945 en travaillant chez Jacques Fath, pendant une année, tout en améliorant sa technique du dessin et des croquis à l'École nationale des beaux arts de Paris. Le métier et son apprentissage se poursuivent durant un an, en 1946 chez Robert Piguet.

Photographies © Man Ray - A gauche Robe de Jeanne Lanvin - A Droite Robes d'Yvonne Davidson - Pavillon Français de l'Élégance à l'Exposition Internationale en 1937. 

Le jeune homme collaborera pendant 6 mois avec Lucien Lelong. Quant à Elsa Schiaparelli, elle lui confiera la direction de sa boutique, place Vendôme les quatre années suivantes. Hubert de Givenchy réussit donc à rassembler les fonds nécessaire pour l'ouverture de sa propre maison.

Bettina Graziani avec la célèbre « Blouse Bettina », ouvre le premier défilé du couturier - © Givenchy Archives

Bettina, en mannequin vedette, aura aussi le rôle d'attachée de presse et sera accompagnée par Hélène-Bouilloux-Laffond. Au 8 rue Alfred de Vigny, un 2 février 1952 précisément, Hubert de Givenchy présente sa toute première collection à l'âge de 24 ans. La collection est "modeste" mais ne propose pas des tenues qui accompagnent les instants codés de la journée. Le public la qualifie de "jeune". Sa proposition ramène sur la scène parisienne de la fraîcheur. Elle est surtout portable.

Je ne souhaitais pas une maison de haute couture classique. Mon rêve était de créer une boutique où les femmes pourraient s’habiller, avec imagination et simplicité. Des vêtements faciles à porter, même en voyage, et réalisées dans des tissus ravissants mais pas coûteux - Hubert de Givenchy

Son concept de "séparables" attire l'attention, à savoir dépareiller le haut avec le bas, et vice-versa provoque une douce révolution. Il est possible d'assembler et de jouer avec la silhouette. Il fallait oser à une époque où le total look couture était un monoblock trop et très habillé. Bettina avec son style "frais, pimpant et dynamique" porte une blouse en shirting dont Gruau immortalisera la silhouette en quelques coups de crayons.

Audrey Hepburn en pleine séance d'essayage avec Hubert de Givenchy, en 1958 à Paris. © Leemage

Les acheteurs internationaux passent commandes dès la deuxième collection et les boutiques s'ouvrent aux quatre coins du monde : Buenos Aires, Rome, Zurich. En 1954, les propositions des podiums seront fabriqués en prêt-à-porter sous l'initiative de Jean Prouvost, avec la signature Givenchy Université. En 1953, Hubert de Givenchy rencontre Audrey Hepburn. Pour le futur tournage du Film Sabrina de Billy Wylder, les costumes de la comédienne devraient être réalisés par Hubert de Givenchy. 

Audrey Hepburn est alors arrivée frêle, gracieuse, jeune, pétillante, vêtue comme une jeune fille de maintenant, d'un pantalon en coton, de ballerines et d'un t-shirt dévoilant son nombril, un chapeau de gondolier vénitien à la main. Je n'étais pas en état de faire une garde-robe importante pour Sabrina et je lui ait dit non, Mademoiselle, je ne peux pas vous habiller - Hubert de Givenchy 

Paris est un fête 

Audrey Hepburn ne lâche pas prise et invite le couturier à dîner. A la fin du repas, sous le charme, Hubert Givenchy cède et lui propose de revenir le lendemain à la maison de couture. Si la costumière à l'affiche du film est Edith Head, Hubert de Givenchy réalisera les tenues de l'actrice. Hubert de Givenchy habillera, pendant quarante ans, Audrey Hepburn à la scène comme à la ville : Vacances Romaines, Ariane, Breakfast at Tiffany's, Charade.

Audrey Hepburn & Fred Astaire - Funny Face, 1957 © Richard Avedon

Dans Drôle de Frimousse, si la photographie est confiée à Richard Avedon, le pitch participe aussi au Mythe Givenchy-Hepburn, renforcé par la réalisation de Stanley Donen, par le scénario de Leonard Gershe, d'après le livret de Gerard Smith et Fred Thompson pour la comédie musicale de George Gershwin et Ira Gershwin. Dans cet opus, il ne faudra pas oublier le personnage principal : Paris !

Audrey Hepburn , une muse, un style 

Maggie Prescott interprétée par Kay Thompson est La Rédactrice en Chef du magazine Quality Magazine. Elle est à la recherche d'un mannequin pour montrer les dernières créations d'un couturier de renom, Paul Duval alias Robert Flemyng. Le photographe du magazine, Dick Avery joué par Fred Astaire, va trouver la personne idéale : Audrey Hepburn dans le rôle de Jo Stockton... La jeune femme libraire est attirée par la philosophie. De plus, elle est davantage intéressée par l'enseignement du professeur Flostre interprété par Michel Auclair que par la haute couture.

Funny Face, 1957 © Richard Avedon

Elle acceptera la proposition dans le seul but d'aller à Paris pour rencontrer ce dernier. Le soir des premiers essayages chez Duval, Jo est introuvable… mais Dick a sa petite idée quant à l'endroit où elle pourrait être... Direction Saint-Germain... Il est temps de découvrir les épaules avec des coupes débardeurs, des robes bustier. La jambe est fine (avec un pantalon cigarette au sept-huitième. La taille reste de guêpe pour se révéler avec des tops courts, des manteaux cintrés. Le focus se fait autour du cou et sur un regard dans une farandole de chapeaux. La cheville bien marquée est délicate même en ballerines et devient l'objet de tous les désirs.

Vêtir le Septième Art de désirs 

L'histoire d'amour, entre Hubert de Givenchy et le Septième Art, habillera aussi Jean Seberg et Deborah Kerr dans Bonjour Tristesse de Otto Preminger en 1958, Juliette Gréco dans Crack in the Mirror de Richard Fleischer en 1960 et Brigitte Bardot dans La Vérité de Henri-Georges Clouzot en 1960. Il ne faudra pas oublier la sublime Elizabeth Taylor dans The VIP’s de Anthony Asquith en 1963 et Jeanne Moreau dans La Baie des Anges de Jacques Demy en 1963. 

Architecturer les sentiments 

Dans les années cinquante, Paris a un parfum envoûtant où les sillages de Jackie Kennedy, Grace de Monaco, la duchesse de Windsor, Marlene Dietrich, Greta Garbo, Lauren Bacall, Ingrid Bergman laissent des signatures...Paris est une fête de la butte de Montmartre à Montparnasse.

© Diamants sur canapé - 1961

Marie-Hélène de Rothschild et le baron Alexis de Redé donnent des fêtes somptueuses et quittent leurs hôtels particuliers pour s'encanailler. Dans un Paris est une Fête, la ligne élancée, fine, élégante d'Audrey Hepburn est un courant d'air enjoué à saisir au vol pour comprendre, sans le savoir, cet air du temps.

Balenciaga, le Maitre 

Cinquante trois est aussi une année charnière car Hubert de Givenchy rencontre son maître : Cristobal Balenciaga. Une amitié intense et sincère va naître entre les deux hommes. Hubert de Givenchy va intégrer à son processus créatif la notion de vêtement architecturé et la notion de dépouillement pour aller vers un essentiel, sa vérité. Il faut savoir oublier les fioritures, le placement d'une  fleur piquée, les surcharges dans des détails. Car tout cela n’est pas de la couture. Alors que réaliser une robe toute simple où il n’y a rien qu’une ligne, c’est là que réside le challenge de la haute couture. En 1956, Hubert de Givenchy suit l'adage de Balenciaga qui décide de fermer ses portes aux journalistes et de ne révéler ses collections uniquement la veille de la date de livraisons aux acheteurs... L'idée est de se protéger de la copie. Cette philosophie de communication persistera jusqu'en 1967. La presse reste frustrée face à une décision qui ne joue pas en la faveur de la maison... 

C'est interdit !  

En 1957, les parfums Givenchy sont fondés. Audrey Hepburn, muse d'Hubert de Givenchy, interdit au couturier de commercialiser ce parfum exclusif qu'elle est la seule à porter depuis trois ans. C'est interdit ! Le bouquet de fleurs moderne annonce un style, celui d'Audrey Hepburn, la muse du couturier, à l'opposé des blondes pulpeuses et sensiblement bimbo que l'on croise à Hollywood.

© Oscar Gonzalez / NurPhoto

De là, naîtra le nom de cette fragrance "L'interdit". Les créations se multiplient : le De, Monsieur de Givenchy, Vétyver, Givenchy III, Givenchy Gentleman, Eau de Givenchy, Ysatis, Amarige. 

A la vente de ma maison au Groupe LVMH, j'étais devenu un simple employé dont on bafouait le nom - Hubert de Givenchy

En 1959, la maison de couture s'installe au 3 avenue Georges V. dans le 8eme arrondissement. En 1968, la ligne Givenchy Nouvelle Boutique s'installe au 68 avenue Victor Hugo. En 1981, Hubert de Givenchy vend ses parfums à Veuve Clicquot et en 1988, sa maison de couture au groupe LVMH. Le 11 juillet 1995, sous les lambris des salons du Grand Hôtel de Paris, le couturier clôture son ultime défilé. "Monsieur" rend un hommage émouvant à ses 80 ouvrières. En blouse de lin blanc, elles sont invitées  sur le podium...

Hier encore... 

Hubert de Givenchy n'a pas trouvé son héritier spirituel chez les directeurs artistiques qui se sont succédés pour prendre sa relève  : l'outrancier John Galliano, le torturé Alexander McQueen, le suggestif Julian Macdonald, le gangsta-chic Riccardo Tisci.

On parle du luxe comme on n'en a jamais autant parlé. Il y a de plus en plus de robes mais pas de direction, des sacs avec des chaînes, des chaussures presque importables. Si c'est ça le luxe, ça n'a qu'un temps - Hubert de Givenchy sur Paris Première en 2015 

Seule Clare Waight Keller, nommée à la direction artistique de la griffe en mars 2017 a voulu capter sa sensibilité et rencontrer le couturier-fondateur.

© Oscar Gonzalez / NurPhoto

En lui ouvrant ses portes, Hubert de Givenchy a dû lui transmettre les bruissements et les palpitations de son coeur, les fondamentaux de son style. Le défilé haute couture de janvier dernier n'était-il pas un hommage sensible et  inattendu à Hubert de Givenchy...

De l'Atelier au Musée

Hubert de Givenchy aimait la fantaisie et le classicisme. De son métier, il en appréciait toutes les étapes et les aspects allant de la sélection des étoffes, aux dessins des tissus, en passant par le travail des broderies et des toiles. En 1977, le touche à tout talentueux décore les suites du Hilton Hotel de Bruxelles. "Monsieur" s'investit à 100% dans les rétrospectives qui lui rendent un bel hommage, de la scénographie jusqu'au développement des mannequins Bonaveri

L'homme était vraiment fascinant. Nous avons collaboré ensemble sur sa rétrospective de 2014 au musée Thyssen-Bornemisza, à Madrid. Je me souviens de nos réunions de travail. Il était bienveillant, attentionné, passionné. Il savait ce qu'il voulait. Monsieur Hubert de Givenchy aimait les mannequins Schläppi de Bonaveri. Il avait une vision pointue pour mettre en scène chaque robe, avec la bonne posture et une scénographie soignée. Ses mood-boards, ses esquisses, ses dessins d'architectes et de scénographes, il les disposait sur notre table de réunion. C'est comme si tous les instants de sa vie se retrouvaient dans ses créations. Son sens du détail lui donnait l'envie de partager des anecdotes passionnantes:  une tenue portée par Jackie Kennedy, une autre par Juliette Gréco  sans oublier sa fidèle amie Audrey Hepburn. Un jour, il confie qu'avant que Audrey Hepburn ne disparaisse, elle lui a offert son manteau en fourrure... En lui expliquant que lorsqu'elle ne sera plus là, il pourra toujours se glisser dedans et penser à elle... Elle ne le quittera pas.  Lui, qui avait habillé tant de femme, il lui fallait une protection. Je repense à tout cela et je suis triste de la disparition de ce grand homme - Ugo Perlangeli - Président Bonaveri France

© Thyssen-Bornemisza

En 1992, Monsieur de Givenchy présente, sous la direction de Catherine Join-Dieterle, une rétrospective de ses plus belles créations au Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.L'oeuvre de Hubert de Givenchy est révélée, une fois de plus, au musée Thyssen-Bornemisza, à Madrid en 2014, au prestigieux musée Gemeente à La Haye en Hollande en 2016, à la Fondation Bolle en Suisse, en prolongement de l'exposition Audrey Hepburn et Hubert de Givenchy, une élégante amitié, à la Cité de la Dentelle et de la Mode à Calais en 2017.

Un code immuable 

Dans ses toutes premières collections, il fait appel à Brossin de Méré qui réalise des tissus imprimés avec des têtes de chat, des légumes, des porte-bonheursHubert de Givenchy mélange le tout avec une influence XVIIIème siècle. Le couturier s'amuse avec des détails comme des poches placées qui deviennent des ornements, des boucles inattendues, des boutons qui ne trouveront jamais leurs boutonnières trop éloignées.

Pas d'effets gratuits mais son petit twist qui fait sa différence. Hubert de Givenchy aimait construire ses tenues à partir de l'épaule pour laisser le corps respirer. Des robes sacs resserrées à hauteur du genou, des robes enroulées, des tenues aux coupes géométriques pour des manteaux guérites, manteaux au col entonnoir, des lignes tonneaux, des manteaux ballons... Et dans nos souvenirs, des couleurs franches, du pois, des rayures, des fleurs du printemps... Un vêtement comme une toile de maître à la Dufy, à la Matisse, à la Mir où le corps n'est pas un décor. Il est vivant... Merci "Monsieur"

Hubert de Givenchy Collection 1952

À suivre

A lire 

Hubert de Givenchy de Jean-Noel Liaut

Audrey Hepburn, les images d 'une vie de Hubert de Givenchy & Yann-Brice Dherbier 

Robert Piguet. Un prince de la mode de Jean-Pierre Pastori -Préface de Hubert de Givenchy 

Givenchy : 40 ans de création - Musée de la Mode et du Costume,‎ Catherine Join-Dieterle & Hubert De Givenchy