Festival d'Avignon, Bérénice en "Off" mais tellement "In"

Bérénice va comme un gant au Festival d'Avignon 2018 lorsque la pièce de théâtre classique s'habille de la mise en scène de Frédéric Page. Dans ce nouvel opus, l'oeuvre de Jean Racine est portée et habitée par une troupe talentueuse : Estelle Roedrer, Amandine Rousseau, Pascal Parsat, Benjamin Lhommas, Hugo Miard. La nouvelle édition du Festival qui a débuté  le 6 juillet et se terminera le 24 juillet, questionne sous la direction de l’auteur, metteur en scène, performer Olivier Py le genre, accompagné par la thématique de l’enfance, de la famille, de l’individu. Avignon 2018 s'interroge sur l’information et sa vérité, à l’heure des "fake-news" et aborde l’exil, le racisme et l’identité. Frédéric Fage et Estelle Roedrer nous accordent une interview devant la caméra du Fashion Post pour parler de belles synergies, de rencontres et de ce petit twist qui fait leur différence... Le rideau s'ouvre. La magie de la création, invisible, sensible, palpable opère lorsque Bérénice entre dans la lumière.

Mauvais genre de parler de nos jours en Alexandrin ?

Ce fameux alexandrin qui ne laisse pas de place à l'improvisation, ni à la moindre erreur. Il n'y en pas chez Fage. Quand les respirations et les silences s'installent sur la scène du Théâtre du Balcon, la gestuelle, un simple regard, le jeu des comédiens et des comédiennes semblent être réglés comme une montre suisse qui se cale automatiquement sur la métrique française classique... Le public alors connait la musique qui dessine cette partition avec un vers composé, formé de deux hémistiches de six syllabes chacune. Nous pourrions vous dire que les deux hémistiches s'articulent à la césure, qui est le lieu de contraintes spécifiques.

Mais l'essentiel est ailleurs. Il se trouve dans une lumière destinée par Olivier Oudiou, un voile tendu comme un écran pudique, une voix qui vient caresser une peau, un placement millimétré, la musicalité fabriquée par Aymeric Lepage  pour nous compter l'histoire de Bérénice, reine de Palestine. Frédéric Fage a tapé dans le mille dans un casting "cousu main". Le metteur en scène a réussi son pari : l'amour, ce sentiment qui nous fait chavirer, balbutier, est aussi un des personnages de la narration. Le leitmotiv fait tic-tac et transperce en plein cœur.

Le destin théâtral est fort de son pouvoir de situer des sentiments à toute époque, ça l’est forcément avec des auteurs comme Racine. Et plus essentiel encore, quand on lit et relit Bérénice. Certes, au départ, nous avons tous conscience qu’il s'agit d’une œuvre monumentale non par la durée, mais par la forme et le fond - Frédéric Fage

La trame n'a pas pris une ride. L'intrigue est immuable. Bérénice est secrètement recherchée en mariage par Antiochus, roi de Comagène, dans cette période où Titus vient faire le siège de Jérusalem.Titus la voit, tombe sous le charme, la désire et l’aime. Vainqueur, Titus emmène Bérénice avec lui à Rome dans le dessein de l’épouser.

Antiochus suit Bérénice. Il continue à la voir sous le voile de l’amitié, espérant toujours que des circonstances imprévisibles viendront perturber les projets de mariage de son rival. Le vent tourne pour donner espoir à ce dernier. En effet, le sénat informe l’empereur que les Romains se refusent à accepter une étrangère pour impératrice.

Amour... Pouvoir...

Titus est dans l'obligation de sacrifier son amour à son ambition. Titus n'a pas la force d'annoncer sa résiliation à Bérénice et charge Antiochus de cette terrible mission. Bérénice, ne voulant pas le croire accourt pour s’en assurer dans l’appartement de l’empereur.

Bérénice y rencontre le Sénat qui vient féliciter Titus de sa rupture avec la belle. Elle est résolue à se donner la mort. Pourtant, assurée de l’amour de Titus et ne voulant pas compromettre son autorité, elle prend la sage résolution de quitter l’Italie avec Antiochus dont elle n’encourage pas néanmoins les espérances.

En cela, le rendu de mon travail sera de faire apparaître la transcendance de l’amour, sa pureté comme lignée du désir absolu que l’on ne trahit pas ; puisqu’elle accepte de devenir cette étrangère suivant Titus à Rome ; puisqu’elle est la soumise des premières heures, jusqu’à ce qu’elle fasse l’apprentissage de l’attente vaine ; puisqu’elle gardera en elle toute l’exigence que nécessite son désir ; puisqu’elle va céder au paradoxe de la soumission à des fins de protéger leur amour sans se soumettre à celle d’Antiochus ; puisqu’elle surpasse enfin toutes les libertés quant au choix de rester fidèle à eux- mêmes. Et à ce propos, ne s’agit-il pas de l’histoire d’un trio amoureux qui se suicide sans se suicider ? - Frédéric Fage

Troisième sexe

Frédéric Page mise sur un décor minimaliste de voiles tendus épurés comme des évidences à décoder. Dans cette pulsion de "faire quelque chose à partir de rien", les costumes habitent les personnages.  La tragédie se fait poétique. A travers l’œuvre, Bérénice exprime ce dilemme face au choix  de se soumettre aux conventions pour accéder au pouvoir ou de vivre un amour hors-normes pour se révéler. Frédéric Fage réalise son rêve secret qui sommeillait pendant dix années :  offrir le rôle principal à une artiste trans-genre. La beauté de la comédienne captera toute votre attention mais vous retiendrez surtout son jeu, sa diction, les émotions transmises, les échanges, les attitudes, les postures, une nonchalance sophistiquée. Estelle Roedrer est devenue cette femme engagée. Elle est sensible et intelligente.

Bérénice 2018 ne vous fera pas crier au scandal. La provocation n'y a pas sa place. Il est question du "Je" pour exister dans toutes nos différences, de se construire un avenir à la scène comme à la ville pour aimer la vie... A 14h00 au Théâtre du Balcon, les projecteurs font briller des astres :  Amandine Rousseau, Pascal Parsat, Benjamin Lhommas, Hugo Miard et Estelle Roedrer. Le talent de la troupe est de ne faire qu'une pour entrer dans la lumière. Le talent de Frédéric Fage est de vouloir, chacune et chacun, les révéler, les sublimer. Au trois coups de théâtre, Bérénice résonne et fait écho à la Cité des Papes où la question du genre, est entendue au sens de la trans-identité, de la construction sociale et culturelle mais aussi à la dimension des rôles au masculin, des rôles au féminin...

Photographies © Antonin Godfryd

À suivre

Bérénice

Théâtre du Balcon

38, rue Guillaume Puy 84000 - Avignon

Du 6 au 28 juillet - relâche les 10, 17, 24 juillet

14h00

Plein tarif 22 € - Abonnés : 15 € 

+33 (0)4 90 85 00 80