"Grâce à Dieu", un film qui ose remuer la merde, la pédocriminalité et la pédodélinquance, au sein de l'Eglise Catholique...

Lundi 18 février 2019, peu avant 13h00, une dépêche de l'AFP annonce, comme un soulagement, l'autorisation par la Justice, pas celle de Dieu mais celle des hommes, des femmes et des enfants, de la sortie du dernier film de François Ozon "Grâce à Dieu" dans les salles de France ce mercredi 20 février 2019. Ce film poignant, magistralement réalisé par François Ozon, retrace les chemins de croix de plusieurs victimes du même individu, Bernard Preynat, un prêtre ayant profité de l'innocence de jeunes scouts de sa paroisse pour les abuser sexuellement entre 1970-1991.  Au-delà de cette affaire cauchemardesque pour de nombreuses victimes et leurs proches, le film "Grâce à Dieu" ose aborder avec respect, intelligence et pudeur les conséquences de la pédocriminalité et la pédodélinquance sur les hommes et les femmes qui essaient de se reconstruire et de construire leur propre famille. Ce grand film est une véritable occasion salvatrice pour l'Eglise Catholique et toutes les institutions religieuses de se remettre en question en mettant en lumière certaines abominations qui pourrissent depuis bien trop longtemps la vie quotidienne de nombreuses victimes. 

L'importance du sens et du poids des mots

Dans notre article, nous privilégions l'usage des mots "pédocriminalité" et "pédodélinquance". Les racines étymologiques du mot " pédophilie" sont plutôt déroutantes et inappropriées. En effet, ce néologisme formé de l'alliance de deux racines grecques ; pais, paidos signifiant "enfant" et philein "aimer d'amitié" pourrait être traduit littéralement par "celui qui aime les enfants". Peut-on, dès lors, considérer qu'un adulte caressant les parties génitales d'un enfant, sous son autorité, ou l'invitant à faire de même sur soi ou encore le pénétrant, le ferait par amour ou par amitié ? Certainement pas, il s'agit là d'un non sens car, grâce au législateur, de telles actes sont répréhensibles par la loi qu'ils soient des crimes (le viol) ou des délits (agressions sexuelles, atteintes sexuelles ou corruption de mineur). D'un point de vue juridique, il serait également opportun de réfléchir et de débattre sur la nécessité d'inclure les agressions sexuelles et atteintes sexuelles dans les crimes plutôt que dans les délits en raison des lourdes conséquences physiologiques et psychologiques pour les victimes. Mais cela est un autre débat...

Contrairement à nos nombreux(ses) confrères et consœurs journalistes, nous choisissons de nommer Bernard Preynat simplement par son nom et son prénom sans le précéder du mot "Père"... Avant d'être prêtre, il s'agit d'un homme qui doit, avant tout, répondre à la justice des hommes et des femmes par rapport à des faits graves qui lui sont reprochés. 

Avant de visionner le film "Grâce à Dieu", nous vous invitons, que vous soyez croyant(e) ou non à prendre le temps de lire cette prière que tout(e) chrétien(ne) à travers le monde récite lors de chaque messe et même quotidiennement :

Notre Père qui es aux cieux,

Que ton nom soit sanctifié,

Que ton règne vienne,

Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel,

Donne-nous notre pain de ce jour,

Pardonne-nous nos offenses,

Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.

Et ne nous laisse pas entrer en tentation

Mais délivre-nous du Mal.

Amen

Peut-on imaginer un(e) pédodélinquant(e) ou un(e) pédocriminel(le) réciter cette prière en vivant le sens de chaque mot ? Peut-on supposer que les membres d'une hiérarchie ecclésiastique ou l'entourage familial au courant d'abus sexuels commis par des religieux(ses) puissent dire cette prière avec le cœur et en toute bonne conscience sans dénoncer les faits graves ? Que penser de l'enfant, victime des abus sexuels, s'adressant avec ces mots et en toute innocence à Dieu, un être suprême censé le protéger et l'illuminer de son Amour alors qu'un de ses représentants(es) est en train d'assombrir sa vie et son avenir ? 

Afin de bien comprendre le dernier film de François Ozon, une histoire basée sur des faits réels, il est nécessaire de s'appuyer sur les mots, leur poids et leur sens. 

Des paroles libérées qui ont touché et inspiré François Ozon

Le film Grâce à Dieu rend hommage à ces hommes qui n'étaient que des enfants, victimes d'actes pédocriminels et/ou pédodélinquants de la part d'une même personne, Bernard Preynat, ayant exercé la fonction de prêtre de 1970 à 1991 au sein du Groupe Saint Luc, dans la région lyonnaise. Alors que les autorités ecclésiastiques avaient été alertées, à de maintes reprises, par certains parents des agissements de Bernard Preynat, celui-ci était toujours en activité, après 1991, dans d'autres paroisses où il continuait à être en contact avec des enfants. 

Suite à ce constat, plusieurs anciennes victimes du Groupe Saint Luc, devenues adultes et pères de famille pour certains, décidèrent de fonder l'association La Parole Libérée,  le 17 décembre 2015 afin d'alerter l'opinion publique sur cette triste réalité en témoignant sur ces faits graves gardés sous silence par le diocèse de Lyon. Vous pouvez découvrir plus de 70 témoignages accablants et effrayants des victimes présumées ainsi que certaines lettres d'aveu de Bernard Preynat sur le site internet www.laparoleliberee.fr. Ces lectures sont importantes pour comprendre l'ampleur des actes commis par le prêtre abuseur, lourdes de conséquences pour ces victimes devenues adultes. 

Grâce à Dieu, un chef-d'oeuvre bouleversant 

A travers le film "Grâce à Dieu", François Ozon nous relate, sous le format du documentaire, une mise en réalité de faits qui ont poussé Alexandre, François, Emmanuel, Gilles et d'autres adultes à se regrouper autour d'une association d'aide aux anciens du Groupe Saint Luc, victimes de pédocriminalité et/ou de pédodélinquence de la part du même prêtre, Bernard Preynat, entre 1970 et 1991. Ses hommes, ses héros osent briser le silence, parler de leur agression, dénoncer l'impensable.

"Alexandre vit à Lyon avec sa femme et ses enfants. Un jour, il découvre par hasard que le prêtre qui a abusé de lui aux scouts officie toujours auprès d'enfants. Il se lance alors dans un combat, rejoint par François et Emmanuel, également victimes du prêtre, pour "libérer leur parole" sur ce qu'ils ont subi. Mais les répercussions et conséquences ne laisseront personne indemne" - synopsis

Tout au long du film, les échanges entre les victimes et le diocèse de Lyon (le Cardinal Barbarin et Régine Maire) sont lues par les protagonistes sur fond d'images du quotidien ponctuées par des Flash-back évoquant les actes criminels et délictueux commis par Bernard Preynat. Cette présentation des événements passés dans le présent ne perturbe pas la compréhension narrative des récits dans le récit. Ces faits sont dévoilés avec pudeur et respect des victimes sans pour autant atténuer leur gravité. 

Très vite, la réalisation épurée, le rythme du montage, les cadrages simples et esthétiques, le traitement des lumières fabriquent cet intimité qui invite à la confidence. Le spectateur et la spectatrice deviennent alors les témoins directs de cette triste réalité révoltante. L'intrigue filmique devient passionnante. Les reconstitutions des faits dans lesquels de jeunes talents interprètent brillamment le rôle des victimes durant leur enfance adoptent des plans larges qui s'opposent à des close-up sur les visages. Peu est dit. Tout est révélé en un simple regard : la peur, l'horreur, le silence... Des regards terrifiés et perdus qui nous font basculer dans la révolte et l'incompréhension, comme si l'écran devenait ce miroir à émotions partagées. La caméra de François Ozon fabrique de l'empathie. Cette même empathie que nous retrouvons chez les jeunes acteurs et actrices, Max Libert, Nicolas Bauwens, Julie Duclos, à l'égard de leur père, interprétant respectivement les rôles des enfants d'Alexandre et de François. Cette histoire les propulse plus rapidement que prévu dans le monde des adultes parfois et souvent si cruel. 

Dans Grâce à Dieu, les femmes occupent une place très importante. Il y a tout d'abord la responsable de la cellule d'aide aux victimes des prêtres dans le diocèse de Lyon, interprétée par Martine Erhel tiraillée entre les récits horribles qui lui sont racontés et sa fidélité à sa foi et aux institutions catholiques. Un des moments les plus forts et les plus violents est sans nul doute la rencontre qu'elle organise avec Bernard Breynat et son ancienne victime Alexandre autour d'un "Notre Père" censé les réconcilier... Les épouses et les compagnes des victimes accompagnent avec force ou parfois avec distance les héros en dévoilant, pour certaines, au fil du film, des secrets lourds à porter. Les mères occupent également une place primordiale dans le film où les actrices Hélène Vincent et Josiane Balasko nous touchent par leur fragilité alimenté par un certain sentiment de culpabilité de ne pas avoir assez fait pour leur fils.

 

On n'oublie pas les personnages principaux de cette histoire, Alexandre, François, Emmanuel et Gilles interprétés respectivement par Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud et Eric Caravaca.  Ces acteurs brillants façonnent leur personnage avec justesse, finesse, pudeur et sensibilité pour aller chercher dans leurs propres fêlures, des sentiments en écho au scénario... Ils nous émeuvent durant plus de deux heures et nous captivent dans leur volonté de se reconstruire et de voir la justice des hommes et des femmes éclairer le long silence de l'Eglise Catholique à propos de leur propre histoire. 

Saluons également la performance d'acteur de Bernard Verley jouant le rôle de Bernard Preynat qui a eu le courage d'interpréter le bourreau de ces jeunes enfants sans clichés et avec justesse. 

 

Malgré l'histoire terrible qu'il relate, le film nous envoie un message d'espoir. Dans l'épreuve, des hommes et des femmes peuvent s'unir pour faire éclater la Vérité qui apaisera le cœur des victimes et les aidera à avancer avec une nouvelle énergie commune.

Grâce à Dieu dont le titre s'inspire de propos tenus par le Cardinal Barbarin sur cette affaire n'est pas une oeuvre anti-catholique ou anti-religieuse. Les institutions religieuses n'y sont jamais caricaturées, bien au contraire. Ces héros courageux, humanistes et persévérants victimes du Mal durant leur enfance, finissent par triompher à travers une parole libérée qui nous touche au plus profond de l'âme.

Photographie © La Parole Libérée 

Photographies Film "Grâce à Dieu" © Mars Films - Jean-Claude Moireau

À suivre

La Parole Libérée 

Grâce à Dieu, le film - Page Facebook