Pourquoi le vampire fait et défait la Mode ?

Le vampire est dans l’air du temps. C’est tendance comme ils disent. Une des raisons est que l’être créaturesque séduit par son immortalité et nous angoisse par la soif de sang. Le message est clair, en succombant à sa morsure, la mort est une promesse d’éternité et de régénérescence cyclique. Nous n’avons pas oublié non plus Little Shilpa qui plongeait dans les projections idéalisées d’un Nosferatu. Cette saison Eymeric François, en calendrier Off et Jean Paul Gaultier dans l’agenda On officiel sont partis du même désir-concept : la figure du vampire. Décryptage sous toutes les coutures.

Le mythe est un éternel retour

Ne commençons pas à nous plonger dans un Entretien avec un Vampire. Ne nous téléportons pas tous et toutes, sans exception, dans les lignes du roman Interview with the Vampire - The Vampire Chronicles d’Anne Rice en 1976, dont le film américain réalisé par Neil Jordan en est la mise en image version 1994. Décryptons la présence de la créature aux dents aiguisées, dans nos romans, nos séries, sur nos écrans noirs et sur les podiums. Elle illustre nos désirs, nos névroses et nos fantasmes de notre époque. Si le créateur de Mode incarne son temps, le vampire en illustre sa vision. 

Le portrait de Mircalla von Karnstein

Eymeric François, n’est pas tombé dans l’iconographie Corinthienne écrite par Johann Goethe en 1797. Corinthe est le premier poème qui aborde le désir de sucer le sang de l’être aimé. Le seul point commun est le vampire qui est une dame.

Eymeric Francois vampires
Eymeric François Vampires Couture A/H 1415

La femme François est fatale, séduisante, dominatrice et elle ne rejoint pas les légendes paysannes slaves. Les créatures d’Eymeric sont une menace, une peur qui invite aux désirs les plus fous.

Dominante rouge baiser

Parfois romantiques mais surtout dandesques, parées de tatouages de dentelles, elles reprennent l’idéologie de Goethe par leurs touches démoniaques et gothiques. Vêtues de noir de la tête au pied, elles ne sont pas des être communes à la foule.

Eymeric Francois

Eymeric François Vampires Couture A/H 1415

Eymeric Francois se tourne plus vers la projection faite par Sheridan Le Fanu en 1872. Le fantôme de la comtesse Mircalla von Karnstein, belle séductrice au sang bleu plane dans le Palais Brogniard. Il est impossible aux spectateurs de la repousser.

Romanesque renaissance

Eymeric François est resté trois années dans l’ombre loin de la Mode Parisienne. Ce choix voulu et parfois subi lui a permis de focaliser son énergie vers la scène, un habit théâtralisé et des costumes pour vêtir des mélodies. Le Requiem de son concert-couture, des rencontres avec des metteurs en scène comme Jean-luc Revol pour lequel il crée les costumes d’Hamlet ont été son ressourcement. Des belles rencontres aussi de Philippe Torreton à Agnès Boury l’ont fait rebondir de fil en aiguille à la réalisation de plus de cent costumes pour French-Cancan, la comédie musicale présentée au Palace.

Eymeric francois Vampires
Eymeric François Vampires Couture A/H 1415

Six feet under

Les mauvaises langues le croyaient six pieds sous terre, mais ce n’était qu’une vilaine rumeur. Avec Vampires, le créateur retrouve le soleil de la capitale et annonce son retour à la Couture. Eymeric François est bien vivant. Cette piqure d’un rappel désiré est inspirée de la réalisation en avril 2014 d’une création pour Bohin, dans le cadre de l’ouverture de la Manufacture et du musée de l’épingle, à L’Aigle.

À défaut de vous mordre, Eymeric François vous piquera au cœur dans cette collection nouvelle. Comme à son plus grand plaisir, il détourne, accumule et casse les codes pour mieux nous la raconter.   Les Rubans Satab permettent à Eymeric François de sculpter le corps des femmes et des les ornementer. Comme pour Le Bal des Vampires, il entrecroise, lace et noue dans une ritournelle qui provoquera l’étourdissement.

Pré-puberté fantomatique

Cet enivrement des sens est une thématique chère à Stephenie Meyer qui avec son œuvre Twilight offre aux lectrices et lecteurs, entre 2005 et 2008, un éveil troublant des sentiments enfouis. Madame Meyer nous avait mis la puce à l’oreille sur cette omniprésence annoncée de la figure du monstre. Depuis, la série True Blood est passée par nos ondes cathodiques. Alan Ball y reprend la Communauté du Sud de Charlaine Harris. Nous avons eu aussi droit au remake de Vampire, vous avez dit vampire ?, un ado sans problème et histoire, Charlie Brewster est au coeur des attentions de sa maman, sa petite chérie, ses potes. Ce qui est intéressant dans Fright Night, c’est que l’adolescent est fasciné par les séries et les films d’horreur.

Jean Paul Gaultier Vampires
 Jean Paul Gaultier /  P. Stable

C’est quoi le genre ?

La série B sous couvert d’intrigues inquiétantes et de monstres assoiffés de sang est une métaphore de l’acte sexuel. Les adolescents sont fascinés par ce genre car à la différence d’un film pornographique qui montre tout de manières brutales et frontales, le film de vampire évoque le sexe, la baise, le passage à l’acte sans jamais rien dévoiler et en suggérant les fantasmes de celle ou celui qui mate. 

Jean Paul Gaultier Vampires
Jean Paul Gaultier / P. Stable

Dans le système des modes de Marc Alain Descamps, l’auteur explique que la Mode par l’expression du renouveau éternel est une allégorie de la jeunesse retrouvée et de l’expression de l’adolescence jamais perdue.

La source de vie

Alors le sang de Dracula, au pouvoir de le rajeunir, de le ressourcer, de le régénérer et de lui redonner cette vigueur et virilité à même d’obtenir ce qu’il n’a pu réaliser en son état d’humain est la source de cette jeunesse figée dans la mort. Celui qui croque a le pouvoir et incarne la masculinité absolue. L’être croqué restera passif, offert, perdra son pucelage. La preuve en est par les quelques gouttes dégoulinant à même la peau. La noblesse et le vampirisme ont les mêmes valeurs et parfois les mêmes codes, tout comme la Haute Couture se positionne dans les Hautes Sphères de la planéte mode, loin des couturières qui lisent Burda pour en copier-coller les patronages et suivre les tendances. Ce sommet appartient à un système à part. Il survit et nourrit l’idée de rayonner sur les autres et d’appuyer un pouvoir du bon goût, celui qui est juste à suivre et à répéter, imiter par le fondement du sang. Intégrer le sérail des créateurs montre votre appartenance sociale à une caste.

Gaultier Vampires
Jean Paul Gaultier / P. Stable

Le vampire est un artiste

Mais ce qui fait la différence ambiguë est que le vampire reste un marginal, un être à part qui ne fait partie ni du monde des morts, ni du système des vivants. Désirs, frustrations, menaces, envies de goûter au danger et de succomber aux plaisirs, le message du créateur qui se tourne vers ce mythe populaire est de revendiquer le fait de vouloir lui-même être et rester un étrange-étranger pour l’éternité. Le paradoxe est alors de se fondre dans les deux mondes tout en diffusant ses œuvres exceptionnelles vers et sur l’ordinaire de la masse, de la foule. Cet angle définit bien le positionnement du luxe moderne.

Vampirise moi Jean Paul

Jean Paul Gaultier a, encore une fois de plus, joué de nos envies de vampirisation des cycles des modes et de l’air du temps. Chaque collection est plus qu’une simple morsure. Dans sa culture in house, son processus se révéle plus complexe car il vide le concept de thématiques diverses de leurs sangs avant de faire ré-ingérer le sien à la collection nouvelle. Par ce jeu du sampling d’Eurovision, de chic, de légendes, de pop-culture, de brassage des cultures, la proie du maître deviendrait à son tour son égérie vampirisée Gaultierisée. Cette saison, Conchita Wurst est son élue, créature à barbe dans une grande robe de bal noire en tulle, aux broderies bohèmes.

Jean Paul Gaultier Conchita Wurst
Jean Paul Gaultier / P. Stable

En rouge et noir

Du rouge et du noir de Jeanne Mas à Stendhal, il n’y a qu’un twist pour affronter ses peurs et prendre son envol dans une robe cape-bat toute en mousseline totalement transparente. Cette vision fantasmée à la Mary Louise Fuller invite à une séduction serpentine ponctuée par des bandes de cristaux Swarovski rouge sanguinaire. Gaultier reste dans son jeu du masqué-dévoilé pour cacher tout en dévoilant sans jamais montrer les parties les plus intimes. Dans la sémiologie et la grammaire du créateur, la question du genre masculin versus féminin en vice versa et parfois ni l’une ni l’autre, ni un ni l’autre trouve un nouvel écho avec la figure de Conchita Wurst. Quant au vampire, il interroge sur notre sexualité car il est souvent bisexuel et pénètre la chaire de l’autre par ses deux petites quenottes.

Jean Paul Gaultier Vampires
Jean Paul Gaultier / P. Stable

Votre genre a un style monsieur

Jean Paul Gaultier à travers sa mode et depuis ses débuts, a toujours défendu le désir d’habiller pour révéler qui nous sommes loin des normes codifiés liées à un statut. Le paraître révèle l’être. Wurst est donc l’expression de la liberté de pouvoir être qui nous sommes vraiment. La belle est un homme avec une barbe. Cette pilosité renvoie au conte de Barbe bleue au patriarche et à sa virilité, mais sa grande féminité provoque un trouble qui nous questionne. Du trouble naît toujours un voile de séduction où le fait de vivre sa vie et être ce que l’on aime nous rend plus heureux, belles et libres.

Un ange passe

Cette liberté s’exprime pour l’Automne/Hiver 2014-2015 Couture dans un nouveau dressing vampiresque mais qui reprend les must-have de la maison Gaultier : jupes crayon en cuir, sweat-shirt assorti à un pantalon jogging hyper luxe sur stiletto, combinaison-pantalon, boléro à capuche, cape et robe fourreau, robes longues entièrement brodées de strass ou paillettes. La mariée en rupture de tout le show et Angélique donnait une lueur d’espoir pour conclure que même l’être le plus démoniaque pouvait retrouver la blanche lumière. Un ange passe… Innocent… Pure et ailée.

Le défilé en vidéo met en image la collection Couture Vampires de Eymeric François Automne-Hiver 2014/2015
Les photographies de P. Stable dans la galerie sont celles du Défilé Haute Couture Vampires de Jean Paul Gaultier Automne-Hiver 2014/2015