Pourquoi Martin Margiela est le Elvis Presley de l’Anti Mode ?

Martin Margiela est toujours bien vivant. Nous ne lui rendons pas hommage, comme il est souvent coutume, à titre posthume. Rassurez-vous. Sa maison au nom éponyme, créée en 1984 est toujours bien installée dans une ancienne école du XIe arrondissement. Elle continue à exister bien que le créateur-fondateur l’ai quittée, fin 2009. Depuis juillet 2002, la holding OTB/Only The Brave est rentrée au capital de la Maison aux initiales MM. Le propriétaire de Diesel, Renzo Rosso laisse carte blanche à Martin Margiela, lui accordant le développement de son image et ses créations, et ne prend en charge que la gestion commerciale. Martin Margiela, la Maison, est une brume merveilleuse qui a été rangée dans la case « Anti-Mode ». Martin Margiela reste l’anonyme qui couvre ses mannequins d’un voile de mystère. Alors pourquoi le processus fonctionne-t-il toujours, encore et encore ?

La mode est un processus vivant

La mode donne par ses cycles de créations une fréquence perpétuelle de nouveauté. Ce concept est en lien avec la vie, la mort et la renaissance. Dans le calendrier officiel, le printemps/été fait naître de nouvelles lignes, de nouveaux looks alors qu’il faut à peine oublier tout cela pour connaitre déjà les nouvelles couleurs, des nouveaux tissus, des nouveaux plans de collections, des nouveaux spirit.

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Photographie William Arlotti pour Le Fashion Post / Maison Martin Margiela

Comme une éphémère, la collection à peine présentée se meurt déjà pour renaître ré-inventée la saison prochaine en quelques six battements d’ailes. La mort va donc comme un gant à ceux et celles qui comme des caméléons veulent re-pulpler leur dressing. La mort fait donc partie de la mode et a sa place dans cet état entre-deux mondes : celui du commun des mortels et celui des divins créateurs.

La mode est la frivolité de la mort et la modernité du déjà-vu.

Baudrillard

Du publique à l’effacement de soi

Le créateur est normalement un personnage publique, homme ou femme devenu(e) sacré(e) tout comme une rock-star médiatisée dont la vie romanesque est trépidante, excitante et hors-norme.  Marilyn Monroe retrouvée morte dans sa chambre, à 36 ans, le 5 août 1962, un flacon de somnifères à son chevet reste toujours l’incarnation d’une absolue supra-féminité over-glamourisante. La mort la plonge ad vitam eternam dans ce mythe de l’héroïne éternelle, de l’icône sacrée. Dans le tiercé gagnant révélé par la vérité des chiffres, Michael Jackson vaut 170 millions de dollars, Elvis Presley le suit avec 55 millions de dollars et Maryline est en troisième position avec 27 millions de dollars.

Maison Martin Margiela
Photographie William Arlotti pour Le Fashion Post / Maison Martin Margiela

Martin Margiela, en effaçant sa frimousse au profit de mettre en lumière sa réflexion sur la mode et ses créations, incarne, donc, déjà un mythe tout en étant vivant. Le choix de l’anonymat, comme une réaction contre le star-system permet de mettre un focus sur l’expertise d’un métier. L’attention se portera alors sur le sens de la coupe, une ligne, des matières et un lexique de créativité propre à la maison habitée.

Esprit es-tu là ?

La conviction de laisser parler les idées créatives sans que l’image du créateur interfère est une philosophie prépondérante qui place l’habit, la pièce, l’accessoire, le parfum au centre d’une entité appartenant à un tout : le processus de mode. Pas de portrait à identifier sur une photographie, pas d’interview personnelle pour donner une voix à la création, l’autoportrait de la Maison Margiela est la création pure, la créativité elle-même et l’esprit d’atelier. Cette trilogie renvoie alors au revenant vu comme un fantasme insaisissable et impalpable mais matérialisé par les collections.

Maison Martin Margiela
Photographie William Arlotti pour Le Fashion Post / Maison Martin Margiela

Star masquée incognito

Le passage à l’anonymat de Margiela est à placer au même rang qu’un Elvis Presley sur-médiatisé passé dans l’au-delà. Ce fait fige le créateur-star dans une éternelle jeunesse. La maison sera donc épargnée par les ravages du temps car son créateur n’a jamais eu et ne prendra pas une seule ride. Dans nos société obsédées par la vieillesse et par la découverte d’une source de jouvence, la formulation volontaire de Martin Margiela renvoie au concept de Marilyn Monroe, James Dean et Elvis Presley. Si l’anonymat est l’exemple-clef de l’anti-star, le syndrome de sacralisation fait rejoindre les deux pôles opposés vers une ligne du temps qui ne connaît pas le vieillissement. 

Maison Martin Margiela
Photographie William Arlotti pour Le Fashion Post / Maison Martin Margiela

C’est sexy demain avec un surplus de sex-appeal sans botox. Margiela, en renonçant avec les flashs et les paillettes, rejoint alors le statut de l’artiste maudit au même rang qu’un Rimbaud ou qu’un Van Gogh. Si les deux ont connu la misère, Margiela se tournera vers une sémiologie de la mode. L’approche structurée et minimale pour aller vers l’essentiel de la substantifique moelle-mode lui permettra de décortiquer comme un Michel Foucauld, un Roland Barthes tous ses mécanismes. Autopsier, disséquer, et restructurer ses fondamentaux permet alors de créer sa propre grammaire stylistique. Classifié un peu simplement à travers le terme d’Anti-Mode, l’esprit Margiela a été galvaudé, résumé par le raccourci de la négation alors qu’il était dans l’addition de divers sens et valeurs.

Une table numéro-logique

0, pour les vêtements existants récupérés et retravaillés artisanalement. 1, pour la collection femme qui garde l’étiquette blanche des débuts. 4, pour le dressing classique femme. 6, pour la ligne basique féminine. 10, pour la collection masculine. 13, pour les éditions, publications et objets d’art. 14, pour la garde robe classique homme. 22, pour les chaussures. Les numéros correspondent aux lignes nouvelles qui apparaissent à partir de 1997 et viennent enrichir l’étiquette.

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Photographie William Arlotti pour Le Fashion Post / Maison Martin Margiela

Ce rectangle en coton blanc vierge fixé avec 4 fils en coton blanc cousu aux  4 coins est la signature du créateur. Le blanc est alors une page blanche, neutre, spatiale et infinie. Ce blanc vient composer une palette de nuances où la blancheur est travaillée en tons neutres, aux vibrations optiques. Une gamme des blancs dans tous les états possibles se fixe aussi sur tous les locaux et les lieux de vente et peint également  certains vêtements pour redonner une nouvelle vie aux pièces.

Une grammaire stylisée inventée

Le décontructionnisme devient une fenêtre ouverte sur la création. Les focus qui composent son style sont les coutures apparentes, les ourlets coupés à vif, les vêtements vus comme un gant retourné, les rubans d’attaches, les coudes et les genoux pincés, la patine des tissus, la temporalité exprimée dans la maille, les volumes décalés, le masque comme attribut de la parure, le jeu du dévoilé-marqué, la négation de l’identité du modèle comme projection du désir pour habiter le public. La ligne a des volumes XXL. La carrure est étriquée par la placement de petits rouleaux sous l’emmanchure. L’épaule est naturelle et le coude est mis en avant.

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Photographie William Arlotti pour Le Fashion Post / Maison Martin Margiela

Mais le tour de force de Martin Margiela est de mettre en forme une pensée mode. Il interroge La pulsion de parure par une rupture avec les codes show off du paraître des années 90. Le look, l’apparence par des techniques d’embellissement textiles cassent avec la norme à la mode. Il réfléchit sur la production, la fabrication et renvoie l’acte de consommer cette mode aux consciences des acheteurs et acheteuses. Le besoin de changement touche chaque personnalité par l’expression d’une autre dimension de soi que l’on cherche à mettre en valeur d’une manière plus introvertie.

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Photographie William Arlotti pour Le Fashion Post / Maison Martin Margiela

Vue comme un choc à ses débuts, la mode de Margiela se superpose des influences inter-individuelles, inter-culturelles et transversales aux mondes de l’art et du design. Les chaînes de contagions imitatives qui sont le fondement de la mode gagneront d’autres maisons. A ces débuts, en faisant oublier les besoins matériels et l’obtention d’une satisfaction, d’un plaisir, Margiela compose un style psychologique pour porter une philosophie, un lifestyle. La recherche de proposer une expérience conceptuelle à consommer est en break avec les modes de distribution, des magasins, de la presse de mode, des médias, des affiches, des publicités, des défilés du bon goût de la manière de présenter les collections.

La rupture avec les codes

Le premier défilé de Martin Margiela est un happening. En 1989, au Café de la Gare, les mannequins chaussés de socques, des sandales japonaises en bois, évoluent sur un tapis blanc et marquent leurs passages par des empreintes d’un rouge vif. Avant d’entrer en scène, elles ont trempé leurs pieds dans de la peinture couleur rouge baiser. Une saison plus tard, le tapis sera récupéré pour se transformer en gilet fermé par des bandes de scotch marron.

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Photographie William Arlotti pour Le Fashion Post / Maison Martin Margiela

Si les vêtements perturbent, Margiela reçoit la presse dans des lieux hors mode et invite les journalistes à faire tchin-tchin avec du rouge qui tache servi dans des verres en plastique. Printemps/Été 1990, le rendez-vous est donné dans un terrain vague du 20ème arrondissement de Paris. Le défilé de la saison suivante se fera dans un entrepôt de la SNCF. Ça mute, non ? La presse découvrira un garage désaffecté en même temps qu’une collection nouvelle. Le local de l’Armée du Salut et l’hôpital éphémère accueilleront le créateur invisible mais bien visible par ses démarches.

La belgitude des choses

Martin Margiela est belge. C’est peut être un détail pour vous mais la vision de créer change selon l’endroit où nous voyons le jour. Loin du Passé Historique de la Mode Française dont chaque designer de l’hexagone hérite, lui reste libre par rapport à cet inconscient collectif transmis. Margiela ne cherche pas à plaire pour faire plaisir à un protocole. Martin est né en 1957 à Genk. Dix sept années plus tard, il est élève de l’Académie des Beaux Arts, dans le département arts graphiques. De 1977 à 1979, il intègre la cellule Mode.

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Photographie William Arlotti pour Le Fashion Post / Maison Martin Margiela

Avec le Groupe des Six, il présentera ses collections dans les salons professionnels. 1981, 1982 direction l’Italie pour y être styliste à Milan et retour en 1983 à Anvers pour être styliste de mode pour des magazines. La mode créée diffère de la mode mise en image. De 1984 à 1987, il sera l’assistant de Jean Paul Gaultier. En 1988, avec son associé  Jenny Meirens, ils fondent  la SARL Neuf qui fera naître la marque de prêt à porter Martin Margiela. Art et mode, design et expérience se rencontrent dans l’univers de Margiela sur l’espace-défilé mais aussi hors-défilé. En 1996 et en 1998, il est invité à la biennale d’Art et de Mode de Florence.

L’imaginaire nourrit et nourrira encore le mythe

Dans les souvenirs des créations de la Maison dirigée par Martin Margiela apparaissent un ensemble constitué de bretelles en métal argenté réalisé par l’artiste Guillaume Bérand. Les pantalons d’homme se métamorphosent en jupes. Une robe de bal 1950 est récupérée des puces pour être reteinte, redécoupée et portée sur un jeans usé. Un gilet est recouvert de peinture blanche. Des chaussettes de l’armée refabriquent en assemblage un pull-over.

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Photographie William Arlotti pour Le Fashion Post / Maison Martin Margiela

Des foulards toujours récupérés aux puces sont froissés, lavés, patinés et rassemblés pour refaire un nouveau vêtement. Une housse en plastique se porte avec une robe. Une soutane de curé fait son apparition. Des costumes de théâtres sont modifiés pour exister dans un autre volume. Le voile est le fil conducteur de ces collections qui masquent les visages pour que l’âme de ceux et celles qui les portent s’illuminent. Anti-système des Modes, anti-promotion du top modèle, pour un message punk  No Future qui colle aux années 90, années anxiolytiques, période sida et des corps chaotiques bouleversés par la perte d’ami(e)s.

Au détour d’une rue, il est là

Comme Elvis Presley, Margiela est donc toujours là. Son visage un peu flouté nous apparaît entre nos yeux mi-clos dessinés par la somme de ses assistants et toutes les personnes anonymes qui l’ont croisé. Son allure s’esquisse de son passage chez Jean Paul Gaultier et de sa trajectoire passionnée chez Hermès. Martin Margiela, pourquoi ne pas l’apercevoir rue Léon Lepage à Bruxelles, à l’ombre du Palais Royal à Paris, à Tokyo dans le quartier d’Ebisu où sur un grillage des gobelets en plastique blanc placés dans les maillages du filet signent son nom comme pour nous murmurer que Martin est passé par là et qu’il reviendra nous visiter par ici, et jusque dans nos penderies.

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Photographie William Arlotti pour Le Fashion Post / Maison Martin Margiela

À moins qu’un jour, au détour d’une rue, l’effluve d’un parfum de peau, de sécrétions, à la fois sensuelle et bestiale ne vous fasse vous retourner sur quelqu’un pour en capter son regard. Dans cet instant, Untitled, il sera déjà trop tard.

 Rue Saint Maur dans une ancienne école, la Maison Martin Margiela a élu domicile


À suivre